> Une église dans le camp laïque

Jeudi 31 janvier 2008

Temple du Carla Bayle

Patrick Cabanel, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Toulouse –le Mirail. Il intervient sur l’apport protestant à l’enseignement, de la Réforme « alphabétisante » aux lois Ferry sur la laïcité, en passant par Guizot.

Quel est le rapport des Réformateurs à l’enseignement ?

L’idée de la Réforme est que chacun fasse son salut sans passer par le truchement des spécialistes ou des clercs, en ayant un accès direct au texte de la Bible. Ceci aboutit à sa traduction en « langue vulgaire » et nécessite que chacun, y compris les femmes, ait accès à la lecture. C’est pourquoi la Réforme s’est retrouvée alphabétisante, mais pour des raisons religieuses, alors qu’elle n’est pas un mouvement pédagogique. Luther disait lui-même que la plus belle vocation après celle de clerc était celle de maître d’école, et qu’il aurait bien aimé avoir cette vocation.

C’est pourquoi les pays luthériens du nord de l’Europe ont plus vite que les autres rendu l’instruction obligatoire. Mais attention, cette instruction n’était pas laïque, elle était religieuse. C’est le cas du nord de l’Allemagne dès la fin du XVIIIe siècle, puis des pays scandinaves, de l’Angleterre, de l’Ecosse, des Pays-Bas. Nous avons des cartes de l’alphabétisation du XIXe siècle et, clairement, l’Europe est coupée en deux. Les pays catholiques sont en retard, la France st entre les deux, car la Révolution française a eu une ambition laïque d’alphabétisation. On y retrouve tout l’apport de la minorité protestante.

Quel est le rôle, justement, des protestants français dans le développement de l’instruction au XIXe siècle ?

L’influence des protestants dans le milieu scolaire est disproportionnée par rapport à leur poids démographique (2% au maximum de la population). Car ils sont le vivier d’une élite moderne et laïque, qui a envie de servir l’Etat issu de la Révolution française. Cet Etat qui passe par Napoléon Ier, la monarchie de Juillet puis les deux Républiques, veut en effet moderniser, rationaliser, décatholiciser et laïciser la société. D’où le rôle majeur des élites non catholiques : les protestants et les juifs. L’homme fort de la monarchie de Juillet, par exemple, c’est le protestant Guizot. Sa loi de 1833 est lapremière grande loi d’obligation scolaire de la France. Elle oblige toutes les communes de France, m^me les plus pauvres, à ouvrir une école, et crée les écoles normales d’instituteurs. Si la France s’est alphabétisée au XIXe siècle, ce n’est pas grâce à Jules Ferry mais à la loi Guizot. Pour autant, cette loi n’est laïque du tout. L’école est publique mais avec un enseignement religieux : catholique, ou protestant dans les régions protestantes de France (Poitou, Cévennes, etc.).

Quand l’enseignement se laïcise, les protestants y participent. Pourquoi ?

La prochaine grande étape, en effet, sont les lois Ferry, de 1879 à 1886. Les protestants jouent un rôle décisif, détesté par les penseurs catholiques d’extrême droite, car il y avait laïcisation. Dans l’urgence de la révolution culturelle que la France met en place, Jules Ferry, qui avait épousé une protestante, trouve au sein d’anciens pasteurs et théologiens un vivier de gens très cultivés et très diplômé, qui sont anticléricaux mais non-irréligieux. Car la République ne veut pas de gens antireligieux, mais des croyants laïcs. L’intérêt des protestants, quant à eux, est de bâtir un Etat laïc dans lequel ils seront protégés.

Résultat, quand les signes religieux disparaissent des écoles publiques (crucifix, prières, enseignement religieux), les protestants l’acceptent et développent des écoles du dimanche à côté. D’autant plus que la laïcité laisse un jour entier pour l’enseignement religieux : le jeudi. Les catholiques, au contraire, ne l’acceptent pas et développent des écoles privées. Les protestants, eux, ne font pas d’écoles privées ou très peu.

Les protestants d’aujourd’hui ne regrettent-ils pas, quand même, d’avoir si peu d’écoles à eux ?

Cela fait longtemps, en effet, que la bourgeoisie protestante ne fait plus confiance aux écoles laïques et qu’en bon père de famille, elle met ses enfants dans des écoles privées… catholiques ! Et pourtant, ils sont fiers de leurs origines cévenoles et camisardes. C’est un peu hypocrite. Mais les juifs, aussi, ont recréé des établissements juifs, face à l’insécurité qu’ils ressentent pour leurs enfants. On peut se demander s’il n’y a pas un regret qu’il n’y ait pas plus d’établissement comme le collège cévenol…

REPÈRES

• Six établissements privés sous contrat en France :
École et collège Lucie-Berger à Strasbourg (850 élèves)
École et collège Jean-Sturm à Strasbourg (1050 élèves)
Collège cévenol au Chambon-sur-Lignon (270 élèves)
Collège Bernard-Palissy à Boissy-Saint-Léger (300 élèves)
École primaire Marie-Durand à Nîmes (200 élèves)
École protestante d’Endoume à Marseille (90 élèves)

• Dix-huit établissements privés évangéliques hors contrat en France, regroupant 800 élèves en tout, réunis au sein de deux fédérations.

Source : « Une élite moderne et laïque » in Réforme n°3256 – 24-30 janvier 2008.

Une réponse vers “> Une église dans le camp laïque”

  1. viatolosa a dit :

    Les travaux de Cabanel sur l’origine philosophique et politique du concept de crime contre l’humanité, font autorité.


Laisser un commentaire