> Manuel Valls ne dit pas que des conneries
Mercredi 30 avril 2008Des fois, on connaît les gens un peu trop. Pour l’avoir subi comme président des clubs Forum, je conserve un souvenir mitigé de Manuel Valls. Avec Alain Bauer et Stéphane Fouks Valls, ils formaient une bande qui se partageait les rôles pour secouer la base arrière rocardienne mais très vite, ils se sont fondus dans de vieux habits et ont formé une vieille garde à leur tour. Depuis, je ne suis pas un grand admirateur de sa pensée sur la sécurité ou l’immigration. Mais à la lecture du Nouvel Obs, je dois concéder un intérêt pour ce qu’il ose dire dans un parti ou plus personne n’ose grand chose. Quand il dit que notre candidate à la dernière présidentielle était « un one-shot » et que Delanoë « nous ramène en arrière », je trouve cela juste. Au-delà du constat, il faudrait aller plus loin dans les propositions et voir ce qu’il est possible de délivrer comme message au nom de tous les socialistes. Mais sa franchise est de bon aloi. Son style direct tranche avec l’écriture ampoulée de l’œcuménique proposition de toilettage de notre déclaration de principes.
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Source : Valls : « Bien sûr que j’y pense aussi ».
Claude Askolovitch - Je te demande de défendre la gauche et tu en dis du mal.
Manuel Valls - Mais la gauche, c’est ça ! Précisément parce que nous l’aimons, nous commençons toujours à en dire du mal. Parce que nous sommes plus exigeants sur nous-mêmes. Etre de gauche, c’est difficile. Nous mettons la barre trop haut. Et quand nous échouons, ou quand nous renonçons, quand nous n’avons plus les clés, c’est terrible. Nous nous sentons d’autant plus coupables. Alors nous nous enfermons mentalement, nous faisons comme si nous étions toujours les meilleurs, les plus moraux, les plus purs. Nous nous racontons des histoires. En plus, nous finissons par y croire. Ou alors, nous devenons cyniques, indifférents, jouisseurs… On ne changera pas la vie des citoyens, on pensera juste à la nôtre, de vie; notre vie de politiques qui gagnons des élections comme une équipe de foot gagne des matchs, et seul le résultat est beau. Ensuite, quand on gouverne, si on gouverne, qu’importe ! Après le scrutin, le déluge ! Il n’y a rien de pire qu’une gauche cynique. ( …)
CA - Tu t’ennuies dans les instances du PS ?
MV - Comme les autres. Les jeux de rôles, de positionnements, de paroles contrôlées sont insupportables. Après la défaite présidentielle, il y avait autre chose. Une lassitude visible, palpable, poisseuse, déprimante. Tu avais plein de gens, enfermés dans des salles de réunion, et qui n’avaient juste plus envie de se voir, de recommencer les mêmes luttes, les mêmes histoires, les mêmes bagarres, les mêmes polémiques. Chacun soupirait en attendant que ça se passe, pour aller faire sa vie ailleurs, en dehors.
CA - Donc vous étiez morts…
MV - Individuellement, les dirigeants socialistes bougent encore. Les mêmes qui bâillaient rue de Solférino sont partis en guerre pour les municipales et les cantonales. En Corrèze, Hollande n’est pas le Flanby de la caricature ! Conquérir du pouvoir, guerroyer pour des fiefs, on sait faire, et ce n’est pas déshonorant. Mais, entre cette vie locale et le vide au sommet, il y a un gouffre terrifiant. Ce qui est mort, c’est ce Parti socialiste tel qu’il est organisé. Cette manière de ne pas vivre ensemble, de ne pas travailler, de se complaire dans l’ennui et la médiocrité.
CA - Et tu en sors comment ?
MV - En reprenant tout à la base. Récrire notre déclaration de principes, bouleverser notre organisation, nous ouvrir, largement. Y compris en confiant directement le choix de notre candidat aux électeurs à travers des primaires ! Changer le nom de notre parti, s’il le faut. Nous devons écrire un programme fondamental comme les sociaux-démocrates allemands. Qu’est-ce qu’on fait dans les cinq-dix ans qui viennent ? Qu’est-ce qu’on propose ? On doit entrer dans les détails. Sur le plan de la fiscalité, des prélèvements obligatoires, du financement des retraites, de la Sécurité sociale… Il n’y a pas un champ qui ne doit être labouré, il n’y a pas un mur qui ne doit être attaqué. On doit reprendre le travail intellectuel et politique de zéro. Il faut construire une nouvelle force politique, comme Blair l’a fait avec le New Labour. Tu vois, c’est d’une simplicité totale ! (…)
CA - Est-ce qu’il ne faut pas tout simplement séparer des gens qui ne veulent plus, ne peuvent plus travailler ensemble ?
MV - A force de ne pas traiter les sujets, tout s’envenime, et la vie en commun devient insupportable. Mais si on retravaille, on se redonne une chance. Sous Mitterrand et Jospin, tout le monde a participé au gouvernement, et pas de manière honteuse. Et si tu regardes bien, les différences entre socialistes étaient plus importantes il y a vingt ou trente ans. Entre un Jacques Delors et un Pierre Joxe, entre un Michel Rocard et un Jean-Pierre Chevènement, c’était bien plus profond qu’entre Emmanuelli et Moscovici ! (…) Pourtant, tous ces gens se retrouvaient, dans le mouvement. Il existait l’envie de gagner, de gouverner, de changer les choses ensemble, d’accepter les différences, malgré la violence verbale. Le cadre commun était accepté par tous. Chacun s’y épanouissait ou y trouvait son compte. C’est ça qui a disparu. (…) Combien de dirigeants du Parti socialiste, à tous les niveaux, se demandent à quoi ils servent ! Mais ils continuent, malgré tout, parce qu’ils sont des professionnels de la politique. Parce qu’on ne peut pas faire autrement. Parce qu’on ne sait pas faire autrement. Mais ils savent que l’objet, le parti lui-même, est épuisé. Ils savent que l’idée même pour laquelle ils se sont battus est aujourd’hui entamée … (…) Sans doute des dirigeants doivent partir. Au fond, les discussions qu’on peut avoir sur Mitterrand, Blair ou la campagne de Ségolène Royal, les «si» et les «pourtant», ne me passionnent plus. Ce sont des débats du passé, concernant des personnages du passé.
CA - Royal aussi ?
MV - Il n’y a que ça qui t’intéresse, si je suis «royaliste» ou si je ne le suis pas ? Comme ça, on pourra faire une belle infographie dans le journal ? Les réseaux de Ségo ou les réseaux de Bertrand ? Cette mise en demeure permanente est terrifiante ! Toi, le journaliste, tu fais partie de notre problème. Cette manière d’exiger une réponse, et une réponse unique, sur une personne, comme si cela réglait toute la crise de gauche… Les médias nous trouvent creux. Ils ont sans doute raison. Mais ils sont aussi futiles que nous, ils se repaissent de notre crise, ils entretiennent nos guerres pathétiques ! Et ensuite ils éditorialisent gravement en nous reprochant nos divisions, quand il n’y a que ça qui les intéresse ! (…) C’est très difficile de se saborder pour reconstruire. C’est très difficile de sortir du confort que procure une grande formation politique établie, historique. C’est très difficile de faire l’effort politique et intellectuel pour se réinventer. C’est ce que j’essaie de faire depuis quelques mois. J’en vois les avantages et les limites. Je peux être très vite marginalisé par les accusations de droitisation et les procès en sorcellerie… On moque mon ambition. Mais il faut prendre ce risque. Il faut détruire une maison devenue fantôme. Et il faut en finir avec des dirigeants politiques épuisés, perclus de rivalités et de vengeances, qui n’arriveront plus jamais à travailler ensemble… (…) [Ségolène Royal] n’est plus cette nouveauté absolue qui aurait pu, d’un coup, du passé faire table rase. C’était un one-shot. C’est raté. La campagne est passée par là, sa défaite, ses dysfonctionnements. Ségolène est comme nous désormais, même si l’opinion la différencie encore. (…) Tu veux le fond de ma pensée ? Ni Ségolène Royal, ni Bertrand Delanoë, ni François Hollande, ni Dominique Strauss-Kahn, ni Laurent Fabius, ni Martine Aubry ne devraient être candidats à l’élection présidentielle !
CA - Alors qui ? Ta Majesté ?
MV - Quelqu’un de la nouvelle génération. Montebourg, Peillon, Hamon, Moscovici, Dray, Filippetti… ou moi, bien sûr que j’y pense aussi. On verra ! Il faudrait avoir le courage de dire, comme les démocrates et les travaillistes dans les années 1980, qu’on accepte de donner sa chance à quelqu’un de neuf. Même moins capé, moins connu, moins expérimenté, moins adoubé par les médias… Mais un nouveau. On doit passer du cimetière des éléphants au combat des sept nains ! Mais le nain qui sortira de ce combat sera libre; il pourra en finir avec les tabous du PS… (…) Je suis convaincu que si on reprend l’un des anciens on n’y arrivera pas. On ne refondera pas ce parti. Ce n’est pas une question d’âge, c’est une question de lisibilité et de disponibilité. Il faut quelqu’un qui n’a pas été ministre, qui n’a pas été du pouvoir…
CA - Delanoë n’a pas été ministre.
MV - Il est maire de Paris ! Il est un mélange de modernité et de classicisme, très jospiniste en somme, peut-être trop. Lui aussi nous ramène en arrière, à sa façon. (…)
CA - Pourquoi veux-tu que le Parti socialiste dise à tous ces gens-là : « pas vous ?»
MV - Parce qu’ils nous empêchent de gagner. Parce que je pense qu’ils représentent le passé. Parce qu’avec eux on ne sera jamais dans le mouvement, mais dans une comédie perpétuelle. Hollande prendra-t-il sa revanche sur Royal ? Royal grillera-t-elle Delanoë ? DSK va-t-il revenir ? Et toi, tu as le courage de suivre encore quatre ans cette pantomime ? (…)
CA - Aujourd’hui, tu es un dissident de droite à l’intérieur du PS, mais à ce moment-là (1) tu étais un dissident quasi gaucho !
MV - Même en plaisantant, c’est stupide ! J’ai ma part de contradiction et d’aveuglement. Je suis prêt à en faire l’inventaire. Ma position sur le référendum européen, en 2005, était alambiquée et problématique. Mais, sur l’essentiel, j ai un fil conducteur : le rapport aux citoyens. Je leur dois à la fois la vérité et la présence. Je suis avec eux, mais je ne les mène jamais en bateau. Sur tous les sujets qui nous ont coupés de l’électorat populaire, j’essaie d’être constant. Cela vaut pour la sécurité, l’autorité - une valeur de gauche -, les délocalisations, l’équité, les retraites. Dire la vérité en matière économique ne signifie pas donner quitus à des patrons qui abusent de leur puissance, et encore moins abandonner à leur sort des salariés victimes de l’inévitable. Défendre les immigrés ne signifie pas renoncer à tout contrôle. Mais contrôler l’immigration ne signifie pas, inversement, autoriser la chasse à l’homme. Etre intransigeant sur la sécurité ne signifie pas soupçonner indifféremment tous les habitants des quartiers populaires. Mais respecter ces quartiers implique de désigner ceux qui les détruisent, de l’intérieur comme de l’extérieur. Vouloir la sécurité-flexibilité n’impliquait pas de mépriser les LU. Deux choses me sont également odieuses, deux formes de mépris en fait. Le mépris démagogue, qui consiste à suivre systématiquement l’opinion, à accompagner et à entretenir les faux espoirs… Et le mépris hautain de ceux qui détiennent les solutions et considèrent que le peuple est vraiment décevant de ne pas comprendre qu’il faut en baver…
(1) En 2001, lorsque Manuel Valls soutenait le mouvement des «petits LU», après l’annonce de la fermeture du site de Ris-Orangis, NDLR.






























































Mercredi 30 avril 2008 à 3:08
C’est marrant, Valls était hier soir sur France 5, avec Thierry Guerrier, et je pensais à peu près la même chose en l’écoutant…
Surtout que ça m’a incité à lire Le Nouvel Obs, et donc l’interview que tu nous mets en ligne, juste dans la foulée !
Sur la sécurité, Valls est élu d’Evry, ville populaire, à problèmes : il sait qu’il ne faut pas sous-estimer la légitime demande de sécurité -républicaine- de ces populations… Je persiste à penser que si Jospin avait su garder Chevènement au ministère de l’Intérieur, en ne le désavouant pas sur tous les arbitrages, évidemment, il aurait eu une chance à la présidentielle de 2002…
Idem sur l’immigration : il faut conjuguer réalisme et générosité (NB : cela passe aujourd’hui par la régularisation des travailleurs en grève de la restauration et du bâtiment : ils sont intégrés, travaillent, paient des impôts… c’est indigne de les faire vivre dans l’angoisse de le semi-clandestinité !).
Cela dit, il est un peu sévère pour Delanoë, non ?
Politik Nono
Jeudi 1 mai 2008 à 11:42
Depuis le temps que j’attends qu’il y en ait un ou une qui sorte du lot, qui force les choses, qui prenne des risques !!!
Alors que Mosco s’égare complètement à commencer à nous dire (à nous menacer ?) que si nous ne l’élisons pas Premier Secrétaire alors il sera candidat à la présidentielle (alors qu’il nous dit pour légitimer sa candidature au poste de premier secrétaire qu’il n’est pas un présidentiable….????), alors que les “reconstructeurs” semblent avoir bien du mal à marier la carpe et le lapin….Et alors que je me disais depuis quelques semaines que les choses semblaient heureusement quelque peu s’améliorer du côté de Ségolène (car quant à la campagne passée, je ne change pas d’une virgule mon analyse de la catastrophe ambulant que cela fut), voilà donc Manuel VALLS qui semble décidé à forcer le destin.
Très clairement, je suis pour une prise de risque maximale à l’occasion du prochain congrès. Ca passe ou sa casse, mais les choses ont beaucoup trop durées, les jeux de rôle nous ont ridiculisés, nous épuisent, et rendent notre engagement des plus inutiles.
Alors j’espère que Manule VALLS, ou un(e) autre, va aller jusqu’au bout, et vraiment proposer une analyse forte et claire, une ligne idéologique précise et lisible, des propositions opérationnelles et parlantes pour tout le monde.
Vendredi 2 mai 2008 à 12:08
> kerzantrec : décidément non !
> filipgraindesel : t’es le + clairvoyant.
Lundi 5 mai 2008 à 8:45
J’ai pour ma part soif, comme Philippe, “d’un ou une qui sorte du lot, qui force les choses, qui prenne des risques”.
Mais je ne supporte pas que, pour se forger une image d’iconoclaste, Manuel Valls prennent systématiquement le contre-pieds du corpus idéologique (fatigué il est vrai) du PS.
Ainsi, qu’au moment où le PS intègre enfin l’économie de marché à sa déclaration de principes, Manuel Valls parle de “réhabiliter le libéralisme” réussit à me foutre vraiment en rogne.
Mardi 6 mai 2008 à 12:28
J’attends des propositions plus concrètes il est vrai mais c’est un bon début. J’en ai marre de voir des mecs de plus 58 ans nous donner des leçons. La rénovation, on aurait du la faire dès 2002 après l’échec de Jospin. Hollande a fait le pari que l’on pouvait s’en passer. Depuis 2007, on temporise et j’ai le sentiment que le club des élus locaux souhaitent mettre sous le boisseau notre rénovation idéologique. Enough is enough comme dirait Tony.
Mardi 13 mai 2008 à 1:30
moi j’attends que mon candidat ou ma candidate soit beau (belle), le plus beau, avec un corps d’athlète, un regard tenebreux, la chemise classique, le costume bien coupé ou le sport wear bien porté.
j’attends que le futur candidat me fasse rever comme un calendrier de rugbymen. et manuel valls est tres loin d’etre moche, tres tres loin meme.
meme si il a l’air de ne pas trop croire en ce qu’il dit, meme si, meme si, meme si…. je m’en fous en attendant je me serai bien rincee l’oeil devant ma tele.
c’est peut etre pour ca que rocard ne m’a jamais fait rever. et puis il fallait bien se differencier de la pensee maternelle.
en fait en lisant ton post je pensais trouver au titre que tu as emprunté a desproges, la chute bien connue de celui ci. et que nenni….
pauvre manuel, pauvre marguerite. deja tombés dans l’oubli tous les deux.
pour manuel, tombé dans l’oubli avant meme d’etre entre dans la posterite. dommage sa cravate etait prometteuse.