Un jour, Antoine me dit qu’il remarquait chez moi le comportement d’un groupie. Je crois que c’était pour la campagne de John Kerry. Mais au son de sa voix, j’ai eu le vague sentiment que le reproche était global. Et il n’avait pas tort. Parfois, j’ai la mentalité d’un admirateur et j’ai beau voir que la réalité s’éloigne des mes souhaits, je persévère. Je m’obstine même à relire l’histoire à la faveur de mes propres héros. En fait, cette volonté d’assumer mes propres choix et ne pas avoir le cul entre deux chaises est assez fatigante. Mais je peux en rire aussi.
D’abord je peux assumer mes choix les plus simples. Je suis socialiste et malgré bien des déceptions, c’est encore ce qui fait ma grande continuité. A la manière d’Albert Camus, « je suis de gauche malgré elle et malgré moi ». C’est vrai et bête à la fois, mais passer du bureau fédéral de Loire-Atlantique à celui de la Haute-Garonne en si peu de temps, ça démontre une certaine aptitude. Je dois bien avoir une âme d’apparatchik même si dans les deux cas je ne me suis pas imposé par un. C’est quelqu’un d’autre qui a fait les démarches et a qui j’ai fait confiance. Je pense que là comme ailleurs je rends service. Même si au-delà de cet engagement, je souhaite prendre ma part de mes différences comme en témoigne mon expérience bosniaque. Je m’autorise à ne rien écarter même si là aussi je m’y engage complètement.
Mais je dois m’expliquer sur ce qui fit que je suis devenu strauss-kihste après avoir été si longtemps rocardien. Deux citations d’un bouquin auquel j’ai enfin eu accès grâce à Antoine, « les vies cachées de DSK » de Vincent Giret et Véronique Le Billon, donnent des explications à travers des faits. Le premier évènement, c’est la manière dont DSK prend la parole à un certain conseil national du PS et le deuxième c’est simplement son bilan de ministre de 1997 à 1999.
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Cet épisode fut ravalé au rang des péripéties et des combats virils de petits chefs de parti. Les militants socialistes les plus assidus l’ont sans doute même rayé de leur mémoire. Pourtant, ces quelques minutes du dimanche 19 juin 1994 vont incarner la naissance d’un destin politique. Pour la première fois, après treize années d’action dans la coulisse, Dominique Strauss-Kahn bouscule sa nature profonde qui l’incite au consensus et conduit une bagarre partisane en son nom propre, face à ses pairs et dans un climat de tension extrême. Improvisée, maladroite, perdue d’avance, cette bagarre pleine de panache n’en est que plus sincère. Il y aura un avant et un après-19-juin. Ce jour-là, Strauss-Kahn gagne son étiquette de « moderniste » et prend la dimension d’un responsable soucieux de donner une crédibilité économique à la gauche. Pour ses adversaires socialistes, il devient ce « droitier », « trop proche des patrons » et « oublieux de l’idéal social du parti ».
La scène se passe dans la salle Laser de la Cité des sciences de La Villette lors d’un conseil national du parti. Les 306 membres du « parlement » socialiste doivent décider du sort de Michel Rocard, malheureux premier secrétaire, coupable d’avoir mené le parti à la défaite lors des élections européennes du dimanche précédent. Une majorité des militants a décidé de s’offrir la tête de celui qui était encore leur « candidat naturel » à la prochaine échéance présidentielle. Rocard avait fait tomber Fabius lors d’un putsch homérique le 3 avril 1993, et quinze mois plus tard, Fabius et ses troupes prennent leur revanche. Mais ils ne peuvent réussir ce retour en force sans débaucher quelques grandes figures, pourtant historiquement rivales, du « courant Jospin ». Une belle opportunité se présente devant eux. Lionel Jospin n’a jamais semblé si absent depuis plus d’un an. Le Premier ministre Alain Juppé n’a pas donné suite à sa candidature à un poste d’ambassadeur, l’ancien ministre de l’Éducation a pris du recul avec la politique et quelques mois de maladie l’ont éloigné plus encore de ses amis. En juin 1994, le « courant Jospin » n’existe plus dans les faits : les uns, mitterrandistes, roulent pour Henri Emmanuelli, l’ancien président de l’Assemblée nationale, « le plus ancien dans le grade le plus élevé » ; les autres – Jean-Christophe Cambadélis, Jean-Marie Le Guen, Pierre Moscovici – se retrouvent autour de Dominique Strauss-Kahn, chef de file d’un « pôle rénovateur » en gestation. Les fabiusiens approchent donc Henri Emmanuelli et le poussent à s’emparer de la tête du parti par un jeu subtil de retournement d’alliances. En cas de succès, Laurent Fabius joue un joli coup double : il se débarrasse de Michel Rocard et provoque l’éclatement au grand jour de ce qui reste du courant Jospin.
Mis en minorité par un premier vote, Michel Rocard démissionne immédiatement. Dans la salle, la candidature Emmanuelli est devenue une évidence. Claude Estier préside la séance et demande aux éventuels candidats de se manifester. En entendant Henri Emmanuelli dévoiler enfin son ambition à voix haute, Dominique Strauss-Kahn bondit. « J’étais déjà écoeuré par le vote de défiance qui venait de sanctionner Michel Rocard, raconte-t-il aujourd’hui. Je n’ai jamais été rocardien, mais nous participions avec lui à la direction du parti et j’estimais donc indigne de se désolidariser; en outre, je ne partageais pas du tout la ligne politique jusqu’au-boutiste d’Emmanuelli. Je me suis donc précipité sur Pierre Mauroy et les rocardiens pour m’assurer de leur soutien et je me suis déclaré candidat. » Dans l’allée qui le conduit à la tribune, Strauss-Kahn a également cherché d’un mot ou d’un regard complice le soutien de Lionel Jospin, mais celuici, bougon et mal à l’aise, a simplement laissé deviner son scepticisme.
Dominique Strauss-Kahn contre Henri Emmanuelli, les deux piliers du courant Jospin s’affrontent dans un combat fratricide et démesuré. Autant l’un, tout en rondeurs, use en expert des jeux de la séduction dans de petits cercles, autant l’autre, sabre au clair, drapé dans une irréprochable légitimité socialiste, multiplie les coups de sang et se révèle dans les manoeuvres d’appareils. Dans une salle désorientée par les défaites successives et qui s’accroche désespérément à un label de gauche, le premier n’a pas la moindre chance. Mais chauffé à blanc par Jean-Marie Le Guen – qui lui chuchote à l’oreille : « Fonce, c’est ton heure, Dominique, cesse d’être gentil » – et stimulé par l’envie d’en découdre de Pierre Moscovici, Strauss-Kahn monte à la tribune et prend la parole dans une ambiance survoltée.
La gorge un peu nouée, il improvise quelques mots, sait que les jeux sont déjà faits, mais parle de morale et de politique, sous les sifflets d’une partie des camarades. « Il y a eu un tollé parce que beaucoup lui en voulaient d’avoir été l’un des artisans de l’accession de Rocard à la tête du parti », se souvient le fabiusien Jack Lang. Ses amis l’ont connu plus éloquent, mais Strauss-Kahn veut surtout prendre date : c’est lui, l’expert économique des années Jospin, qui entend désormais incarner l’opposition et surtout « la modernité » dans le parti. La gauche est sa famille depuis toujours, il milite depuis près de vingt ans au Parti socialiste et n’a de leçon à recevoir de personne. Il dit ce jour-là ce qu’il pense. Le décompte ne change rien : Strauss-Kahn, 64 voix; Emmanuelli, 140. Seule l’abstention de Lionel Jospin et de ses deux fidèles, Claude Allègre et Daniel Vaillant, l’a blessé, mais Strauss-Kahn comprend que le chef n’ait pu choisir publiquement entre deux des membres de son propre clan politique. Surtout si, un jour, l’envie lui vient de rebondir au tout premier plan…
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A trente mois d’écart, entre l’arrivée et le départ de DSK, la France offre deux visages radicalement différents.
- Mai 1997: c’est la grisaille d’un pays qui doute, à la croissance atone, à la consommation chaotique, au chômage record (12,7 %), un pays européen humilié par son apparente incapacité à satisfaire aux fameux critères de Maastricht nécessaires à l’entrée de la France dans l’euro, et notamment au premier d’entre eux, celui du déficit public annoncé à 3,7 % du PIB mais strictement limité à 3 %. Dans le brouillard ambiant, les prévisionnistes n’aperçoivent aucune éclaircie. Cette situation de blocage a d’ailleurs conduit Jacques Chirac à tenter le pari de la dissolution.
- Novembre 1999 : c’est la confiance retrouvée d’un pays qui tourne à plein régime, locomotive de la croissance en Europe, créateur de près d’un million d’emplois depuis 1997, et entré dans l’ère des nouvelles technologies. L’arrivée de l’euro ne suscite plus ni débat ni inquiétude. Dans un sondage, les Français plébiscitent la politique du ministre des Finances. « DSK s’en va sous les applaudissements », titre L’Expansion le 18 novembre 1999, à l’unisson de la presse internationale