> Papi (1909-1987)

3 octobre 2005

Dans « The dreamers », le jeune américain Matthew fait dire à Isabelle, une parisienne sculpturale, une phrase éloquente. « On trouve les parents des autres plus gentils que les siens, c’est bien connu. Alors qu’étrangement, on préfère nos grands-parents à ceux des autres ». C’est sans doute sincère à l’âge et à l’époque des protagonistes qui vivent leur prime adolescence pendant les rebondissements de mai 68 autour de la cinémathèque.

Ce le fut pour moi pareillement.

Parmi les aïeuls que je ne peux oublier, il y a mon grand-père maternel, Yves Kerbellec. En premier lieu, parce qu’il représente pour moi le paysan en communion avec la nature. Je n’imagine pas que ce lignage de laboureurs ait survécu au machinisme agricole. Tout chez cet homme me rappelle l’adversité d’un métier qui façonnait le corps et l’esprit. L’éreintement était l’image même de ce nous devions endurer pour grandir. Longtemps j’ai pensé que c’était son côté réactionnaire. Je n’avais pas tort. Bien qu’il ne fut pas hostile à la modernité, il resta un conservateur comme le Morbihan en dispose en masse.

Le premier souvenir de ma mère est celui de l’arrivée du tracteur. La ferme de mon grand-père fut la première équipée de Landévant. Arrivée en gare d’Auray le matin même, la famille était rassemblée sur les hauteurs pour voir le Ferguson monter la pente qui mène au « park-en-dervenn » et « bot-er-bolor ». C’était les temps nouveaux de l’après-guerre où la vie reprenait ses droits. Le tracteur était un cadeau du plan Marshall.

Pour le contrôle laitier aussi mon grand-père fut un précurseur. L’enjeu était de maîtriser –de comptabiliser- la quantité de matière grasse par spécimen de vache. Chaque vache était dessinée des deux profils et de face. Ma mère et mon frère aîné se souviennent des séances de dessins et de coloriage car il fallait indiquer avec précision l’emplacement de chaque bête.

Pour ma part, je me souviens du chantier que consistait le fait de conduire les vaches de pré en pré. Nous barrions les bras en croix les routes adjacentes pour contraindre les vaches à prendre la bonne direction. J’apprenais à taper avec mon bâton sur les plus méchantes pour qu’elles ne s’écartent en subodorant ma naïveté néophyte. Plus facile était de descendre par les chemins creux mais en plein mois d’août il n’était pas rare de distinguer vipères ou couleuvres tomber des talus.

Parmi ses nombreuses qualités, papi était nanti d’un don naturel pour la greffe. Pommiers, cerisiers et poiriers ne renfermaient aucun secret pour lui. C’est sans aucun doute une des aptitudes les plus ordinaires à la campagne mais je crois qu’il excellait dans cette spécialité. Il avait même réalisé un cerisier qui donnait des cerises de toutes les couleurs et de toutes les variétés, des plus blanches au plus rouges. Une sorte de prototype.

Sa ferme était réputée pour ses pommes et son cidre.

Pour livrer ses pommes à de prestigieux clients d’Auray à Lorient, papi composait des casiers en bois. Pour ce faire, il était un parfait menuisier. A l’aide d’un établi à bascule, il façonnait des planches avec un magnifique instrument que l’on appelle une plane avant de les agencer. Par le travail du pressoir en bois, ses pommes contribuaient à l’élaboration d’un cidre particulier. Je me souviens des galettes de pommes et de paille moulées par des sacs de jute qui exhalaient du pressoir une fragrance ensorcelante. Nous ne pouvions les goûter sans avoir la diarrhée. Une activité moins périlleuse me mobilisait pour l’embouteillage graduel des bouteilles avec une variété de raquette de ping-pong immémoriale.

La notoriété de son cidre tenait à la soigneuse élaboration d’un spécimen typique du pays d’Auray. Le cidre « Guillevic » concocté à partir d’un assortiment de pommes à couteau et de pommes à cidre. Ce savant mélange nécessitait des pommes « fil blanc » et « guillevic » notamment. Inutile de préciser que ces pommiers requéraient vigilance, entretien et bien entendu des greffes irréprochables. Les champs du « douarou » regorgeaient de ces arbres centenaires. Les tempêtes de 1987 ont largement écimé le domaine.

Les glaïeuls, dahlias, rosiers, fuchsias, œillets de Nice et les œillets d’Inde étaient les fleurs qu’affectionnait mon grand-père. Pour chaque Toussaint, les tombes de la famille débordaient de gerbes de fleurs soigneusement préparées. Sur le micaschiste étaient disposées les compositions faites main le matin même avec ce que le jardin de Leign-er-lann possédait de plus coloré.

En terme de gastronomie, papi n’était pas très exigeant. Alors qu’il était d’une constitution ni trop menu, ni trop forte, nous lui confions pourtant le gras de notre jambon. Les quelques recettes ma mamie et les produits de la ferme suffisaient amplement. J’ai souvenir du quatre-heures que nous prenions le dimanche avant que de rentrer à Nantes. Les oignons nouveaux avec du pain et du beurre suffisaient à notre bonheur. En plus des banquets du Pélican, restaurant phare de la route nationale entre Auray et Hennebont, nous étions de fervents amateurs des fruits de mer. Les nichtagêr des Gahinet de Listrec tenaient évidemment une place importante.

Les crevettes grises que l’on appelle le bouquet et que l’on pêchait en véritables contrebandiers sur un des bras de la rivière d’Etel qui se perd dans Local-Mendon. Après avoir traversé un champ immense rempli de plantes piquantes nous laissions chaussures et vêtements. A marée basse, nous posions au fond de la vase un filet lesté de plomb. Seul papi allait jusqu’au lit de la rivière et au-delà car j’aurais eu la vase au-dessus de la tête avant d’atteindre l’autre rive. A marée haute, il suffisait de relever le filet pour attraper tout ce qui s’était aventuré à remonter jusque-là. Nous ramenions des sauts pleins de crevettes que mamie cuisait à plusieurs reprises car elle n’avait pas de casseroles assez grandes.

Le cidre de fabrication personnelle était de consommation courante dès le plus jeune âge. Mais le vin avait sa place. Le tire-bouchon « Sénéclauze », de la marque de vin issu de la récolte abondante de l’Algérie coloniale et du Languedoc, témoigne d’une consommation courante éclectique. Je lui dois de nombreuses expressions comme « chambrer n’est pas chauffer ». Aphorisme qu’il contredisait en demandant de poser les bouteilles sur la cheminée avant le repas. Il y avait également cette annonce « Bois ton sang Beaumanoir » proclamée à chaque fois qu’il fallait remplir les verres. Le muscadet disputait au vin rouge une place d’honneur depuis que mes parents s’y étaient installés. La boisson ligérienne pointait également le bout de son nez chez les bistrotiers du bourg que mon grand-père fréquentait aux heures de la messe et du PMU où il ne cessait de jouer les dates d’anniversaire de ses enfants. Ce n’est qu’à ses vieux jours que je l’ai connu rejoindre les plus anciens pour occuper le premier rang de l’église Saint-Martin du côté des hommes.

Papi

De cet homme qui ne m’a parlé que par silence et qu’a coups de casquette, je conserve l’image d’un honnête travailleur. Ses horaires étaient toujours les mêmes. Levé 7h00 et extinction des feux 19h00. Je ne le voyais pas se réveiller et partir dans ses champs. Par contre, les soirs où j’étais là, il terminait immanquablement sa journée à sa place devant l’horloge où il avalait une Soubenn-laezh qu’il composait lui -même. Et je ne peux m’empêcher de le surprendre à cette place et dans cette situation quand je pense à lui.

Précis de vocabulaire breton
Douarou : les terres.
Soubenn-laezh : soupe sucrée ou salée au lait chaud et au pain.
Nichtagêr : les huîtres de la maison.
Park-en-dervenn : pré du chêne.

Une Réponse to “> Papi (1909-1987)”

  1. Nucnuc Says:

    […] Depuis le début de l’automne 1944, à l’exception de l’Alsace et des poches de l’Atlantique, le territoire français est totalement libéré. Le 7 mai 1945, le cessez-le-feu est signé à Etel (cf. vidéo ci-dessus). La capitulation s’effectue le 10 mai à Caudan. On remarquera la curiosité du caméraman américain devant la coiffe de Lorient que portaient mes ancêtres ainsi que le début des travaux forcés qui seront le lot des prisonniers allemands dont bénéficia mon grand-père (cf. vidéo ci-dessous). Un grand-père qui se fit remarquer dans son village pour offir le canon à ses ouvriers agricoles étrangers au grand dam des résistants de la 25e heure qui occupait le zinc. […]

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