> Une perm à Nantes

4 octobre 2005

UN TRAIN, cette semaine, nous a amené à Nantes. Un autre nous en a ramenés. La belle affaire ! Dans ce petit bout de vie, un bref aller-retour, le nez collé aux vitres du TGV, on a suivi le paysage comme un bon film à la télé – disons sur écran plat -, campagne riante, villages aperçus au loin serrés autour d’un clocher, champs déjà retournés pour de prochaines semailles, pour atteindre le château des Ducs de Bretagne.

Il ne pleuvait pas sur Nantes, jeudi, et l’humeur n’était pas aux sublimes sanglots de Barbara. Notre cinéma intérieur ayant démarré avec les images en accéléré du train, on se sentait plutôt l’esprit primesautier d’un Jacques Demy, le « jacquot de Nantes » qui n’aimait pas le bonheur à moitié.

Souvenez-vous des demoiselles de Rochefort. Le cinéaste avait voulu d’abord tourner à Hyères pour donner à son film ce titre à la Proust revu par l’Almanach Vermot : les demoiselles d’Hyères. Mais la ville de garnison du Sud lui avait déplu. Alors il avait déménagé son barda de saltimbanque sur l’Atlantique, dans une autre ville à soldats, entre la Charente et l’Atlantique. Images du pont transbordeur, de Gene Kelly, des sœurs jumelles. Et aussi du marin à pompon qui cherchait son idéal féminin en le peignant sur ses toiles, quand il faisait le mur, le soir, quittant la caserne pour une chambre en ville. Ce troufion teint en blond, c’était Jacques Perrin. Et vers la fin de l’histoire, se croyant malin, il chantait sur un air de Michel Legrand : «Je vais en perm à Nantes », suscitant chez « Framboise » Dorléac (le surnom que lui donnait Truffaut) ces haussements d’épaules fréquents chez les filles quand elles trouvent les gars idiots.

Voyant donc Nantes et son château jeudi, plutôt que d’entonner le drame à la Barbara, on recherchait la mélodie de Jacques Perrin avec son air de gamin quand il chantait «Je vais en perm à Nantes ». Et, puisque l’heure était aux commémorations, on ne fut pas surpris outre mesure – sauf à constater qu’il arrive au temps qui passe de repasser – de tomber nez à nez sur une affiche annonçant que Pierre Barouh chantait bientôt à Nantes, chabadabada, etc. Voilà qui nous a rajeuni d’un coup, ou qui nous a vieilli, c’est pareil, puisqu’il paraît que vieillir offre une bonne chance, par les drôles de temps qui courent, de retomber en enfance.

Chemin faisant, et suivant la Loire comme le fil déployé de la mémoire, on est tombé sur un vieux stade de foot où s’écrivirent les plus belles pages du jeu brésilien des Nantais, on veut parler des Henri Michel, Maxime Bossis ou José Touré. Des noms d’oiseaux disparus qu’il suffit de prononcer pour voir un ballon fuser dans la lucarne, une tête aérienne, des passes comme des tours de passe-passe, jusqu’au filet qui frissonne, but ! Ce stade s’appelle Marcel-Saupin. Il a depuis belle lurette été déserté par les Canaris nantais au profit de la Beaujoire. A Saupin, un bloc de béton s’est détaché récemment des balustres. Pas de victime, mais la décision a été prise : le stade sera détruit, des immeubles pousseront à la place de l’herbe. La ville gardera tout de même un morceau de tribune, pour le souvenir. Et le lieu s’appellera encore Marcel-Saupin. Il faudra revenir pour vérifier, un de ces jours. A notre prochaine perm à Nantes.

Eric Fottorino in Le Monde du 24 septembre 2005.

Chteau

Château des Ducs de Bretagne. Eté 2004.

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