> Trois leçons sur la société post-industrielle (1)

11 octobre 2005

Les transformations du capitalisme

Collège de France, mercredi 5 octobre, prise de notes personnelles.

Conférence de Daniel Cohen, professeur de sciences économiques à l’Ecole Normale Supérieure et à l’Université de Paris I, avec Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France et Président de la République des Idées.

Nous vivons une économie où la part de l’emploi industriel régresse. « The Economist » dans un numéro de septembre 2005 chiffre la part de l’emploi industriel à 10% de la population active salariée. Daniel Cohen ajoute que si l’on tient compte des emplois non industriels (comptabilité, ressources humaines, services externalisés…), le chiffre le plus sérieux descend à 5%. C’est le fait majeur de la société post-industrielle.

La société post-industrielle a recourt à deux notions répandues que Daniel Cohen souhaite dans un premier temps commenter.

La première tient à l’émergence de la société de services où le tertiaire prend le pas sur la production. Selon Jean Fourastier, le grand espoir de la fin du XXème siècle est que l’homme allait quitter la terre et l’industrie pour travailler sur lui-même. Il appelait à l’émergence des activités de services où l’opération principale serait le vis-à-vis –face-to-face- et il en concluait que cette société serait plus humaine. Cette notion n’épuise pas tout le champ de l’activité économique puisque, dans l’exemple de l’auteur, la moitié des autres emplois resterait de l’ordre l’industriel. En outre, Philippe Askenazy a mis en évidence qu’au sein des tâches de service la plupart sont de plus en plus contraignantes et répétitives. La tertiarisation de la société ne signifie donc pas une société sans objet ni davantage que les tâches non industrielles ne soient moins épuisantes bien au contraire.

La seconde notion est contenue dans l’expression « société de l’information ». La marchandise principale est l’information et en conséquence les biens produits sont des biens immatériels. Dès 1973, Daniel Bell a mis en évidence l’apparition de la société de la connaissance. Le moteur de la plus-value est la production de l’immatériel. Cette notion trouve sa propre limite dans la faiblesse des emplois concernés.

En réalité, la société post-industrielle est marquée par la dominance des activités de conception et de prescription. L’activité intermédiaire de la fabrication disparaît. C’est le terme central de la société industrielle qui s’évanouit. Statistiquement, le terme médian de la chaîne de valeurs est profondément condamné.

Daniel Cohen souhaite prendre la mesure des ruptures révolutionnaires dont chacune a une histoire propre et sont hétérogènes entre elles mais font masse et instituent la société post-industrielle. Il s’agit de comprendre la troisième révolution industrielle, la révolution sociale, la révolution culturelle, la révolution financière et la révolution de la mondialisation

1- La troisième révolution industrielle

Les révolutions industrielles ont en commun qu’elles viennent par grappes (en anglais clusters selon Schumpeter).

1770 : 1ère révolution industrielle. Machine à filer « spinning-jenny » (James Hargreaves, 1764), machine à vapeur (James Watt, 1776) et « puddlage » (Henry Cort, 1784).
1870 : 2ème révolution industrielle. Electricité (Thomas Edison, 1882), téléphone (Graham Bell, 1876) et moteur à explosion (Gottlieb Daimler, 1887).
1980 : 3ème révolution informationnelle. Internet (Pentagone, 1969), microprocesseur (Intel, 1971) et ordinateur personnel (Apple, 1976).

Ces trois révolutions se bâtissent sur une révolution à usage multiple (en anglais, general purpose technology). C’est une innovation radicale qui dans un espace temps contracté donne matière à expérimenter et repenser les modes de production pour un siècle. L’informatique est néanmoins la première révolution à élargir autant le champ des possibles.

2– La révolution sociale

Les découvertes industrielles ont toujours connu des répercussions sur l’organisation du travail. L’électricité a produit le travail à la chaîne alors qu’au début de l’innovation, les artisans voyaient venir l’heure de la revanche par rapport à la vapeur. La vapeur nécessitait une accumulation de capital pour entreprendre tandis que la facturation de l’électricité rendait son accès démocratique. Bien avant Internet, le small pensait pouvoir en rendre à la factory. Pourtant, l’électricité produirait le fordisme, c’est-à-dire une révolution dans le travail à la chaîne.

Un siècle allait mettre un terme au fordisme qui souffrait d’une contradiction interne. Dès le départ, le tout est dépendant de la partie dans le travail à la chaîne. Aux prémices, c’est l’absentéisme causé par le travail abrutissant qui est handicapant. Le coup de génie de Henry Ford est de doubler le salaire des ouvriers. C’est le « five dollars a day » qui fait baisser massivement les coûts de fabrication. Le salaire d’efficience correspond au moment où la hausse des salaires permet une hausse de productivité. Toute l’histoire de nos sociétés se noue autour de ce paradigme qui fait que l’économique et le social sont encastrés. Cette unité est rompue dans la société post-industrielle. Alors que dans la société industrielle, l’ingénieur se préoccupe de la psyché de l’ouvrier, désormais nous assistons à une logique des appariements sélectifs.

D’autre part, l’augmentation des salaires est une donnée qui connaît d’elle-même ses limites. Le fait de gagner deux fois plus qu’hier n’est rien à côté de gagner deux fois plus qu’ailleurs. Le fordisme se généralisant, nous avons assisté à la fin du salaire d’efficience et à l’apparition de l’inflation qui n’est rien d’autre que le fait de reporter sur les prix de vente l’augmentation des coûts de production. Ce mouvement apparaît dès les années 1970 aux Etats-Unis sous le terme de productivity slow down.

« Je n’attends pas de mes ouvriers qu’ils sachent lire ou écrire mais juste qu’ils ne boivent pas au travail » disait Henry Ford. Le travail à la chaîne était réservé à une population analphabète qui était principalement formée par les millions de travailleurs immigrés par opposition à l’aristocratie ouvrière symbolisée par l’AFL-CIO. A l’inverse, nous assisterions avec la révolution informatique à rendre productifs les gens les plus formés selon la théorie d’Aron C Moglow.

En 1968, la population ne se reconnaît plus dans l’image d’autorité de la division scientifique du travail. La société semble tiraillée entre une demande en terme de hausse des salaires et une critique sociale externe.

3- La révolution culturelle

En 1968, les jeunes qui sont sur les campus contestent la guerre du Viêt-Nam sont ceux-là mêmes qui vont penser la révolution informatique. Il émettent une critique du système hiérarchique et souhaite l’émergence de l’individualisme dans une société holiste. A partir des nouvelles technologies qui verront le jour, c’est l’existence d’un nouveau rapport de la partie au tout qui est réellement souhaitée.

Pour prendre la mesure de ce nouveau paradigme, Daniel Cohen prend trois exemples.

La dactylo connaît un bouleversement de son travail. Le traitement de texte la fait disparaître de la chaîne de production. La hausse du travail non qualifié permet une hausse de la productivité.

Le vendeur à la FNAC est au cœur d’un nouveau nœud informationnel. Une même personne fait tout grâce aux codes barres. Il peut faire la caisse, rédiger les critiques, s’occuper du stock… La révolution informatique est très coûteuse et en conséquence, les agents se doivent d’être réactifs et polyvalents. Nous assistons à la disparition des échelons intermédiaires et un agent peut être smicard toute sa vie compte tenu de la nouvelle échelle informationnelle.

L’agent bancaire au guichet rendait le même service que le distributeur de billets avant son invention. Cette mono activité est désormais brisée compte tenu de la polyvalence désormais exigée.

Le principe économique qui unifie ces trois exemples est « la nouvelle organisation du travail ». Cette directive fait la chasse au temps mort. Chaque travailleur doit être sur la brèche en permanence. La polyvalence a pour objectif d’économiser le travail. Le salaire ouvrier a été multiplié par 7 mais le rapport au temps humain n’est plus le même. L’entreprise sollicite sans cesse l’ouvrier par rapport à son coût. Ce néo-stakhanovisme recherche l’efficacité pure en cherchant à atteindre le point extrême.

En 1987, Robert Solow énonça un paradoxe, connu depuis sous le nom de « paradoxe de la productivité », ou « paradoxe de Solow », selon lequel « l’ordinateur est partout, sauf dans les statistiques de productivité ». En effet, la croissance annuelle de la productivité apparente du travail et du progrès technique a considérablement ralenti à partir de 1973. C’est-à-dire alors que l’ordinateur se diffusait dans l’économie.

Ce paradoxe est discuté par Philippe Askenazy qui montre que lorsque l’intrusion de l’ordinateur dans une entreprise a des répercussions dans l’organisation du travail alors la productivité redémarre. Il met en évidence cette relation par deux indices. Le premier est l’évolution du compte achat d’une entreprise où une part croissante est consacrée à l’informatisation. Le second est l’augmentation du taux des accidents du travail. Lorsque le second est consécutif au premier, alors nous assistons aux effets de l’informatique sur l’organisation du travail.

Dès les années 1990, les Etats-Unis d’Amérique assiste une révolution informatique qui engendre des gains de productivité du fait d’un bouleversement de l’organisation du travail.

4- La révolution financière

La révolution financière se traduit par la prise du pouvoir de la bourse sur les entreprises. John Kenneth Galbraith montre que les entreprises ont délégué la gestion à des managers qui répondent à leurs mandants. Ors dans le passé, les managers étaient des salariés comme les autres. La doxa de John D. Rockefeller voulait que le manager pouvait gagner 40 fois ce que gagnaient ses collaborateurs. Aujourd’Hui, avec l’indexation des salaires du manager sur ses propres actions, l’écart de salaire est de 400.

Cette transformation radicale fait que le manager salarié se protège du risque des aléas économiques en diversifiant son portefeuille boursier au lieu d’être solidaire de sa propre entreprise. La révolution financière protège l’actionnaire du risque et expose le salarié en théorisant le recentrage sur le cœur de métier des entreprises et en externalisant toutes les activités annexes. Cette révolution a pour conséquence le démembrement de toutes les firmes construites dans le cadre de la prospérité post-fordiste. La solidarité organique entre le manager et ses ouvriers qui dépendait de la productivité des entreprises passe peu à peu de vie à trépas.

Daniel_cohen1Prochaine leçon : examen de la 5ème révolution, celle de la mondialisation.

Askenazy (Philippe), « La Croissance moderne », Economica, 2002.
Askenazy (Philippe), « Les désordres du travail», République des idées, 2004.
Bell (Daniel), « Vers la société post-industrielle », Robert Laffont, 1976.
Cohen (Daniel), « La mondialisation et ses ennemis », Grasset, 2004.
Cohen (Daniel), « Regards sur la mondialisation », Editions De L’aube, 2003.
Cohen (Daniel), « Nos temps modernes », Flammarion, 2002.
Cohen (Daniel), « Richesse du monde pauvretés des nations », Flammarion, 1998.
Fourastier (Jean), « Le grand espoir du XXe siècle. ». PUF, 1949.
Galbraith (John Kenneth), « A Short History of Financial Euphoria », Viking, 1990.
Touraine (Alain), « La société post-industrielle », Paris, Denoël, 1968.

3 Réponses to “> Trois leçons sur la société post-industrielle (1)”

  1. stéphane martin Says:

    Bonjour, c’est seulement après avoir transcrit un enregistrement de la première conférence de DC que je découvre que vous aviez déjà, et très bien, fait ce travail… Au moins, ça m’évitera de taper mes notes manuscrites ! Merci :)

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  2. hugues Says:

    oui seulement je n’ai pas fait les deux dernieres conferences… elles restent encore a transcrire.

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  3. Jean Says:

    merci de ce document ! très intéressant !

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