> Entre culture contestataire et révolte diffuse

7 décembre 2005

in Editorial – Revue Esprit – Novembre 2005.

Les grèves de novembre-décembre 1995, la réforme de la sécurité sociale suivie de la réforme des retraites de la fonction publique, les manifs, les braseros dans les gares. C’était il y a dix ans, le début d’une vague protestataire qui s’est étendue ensuite à une grande partie de la population et a débouché, après le premier avertissement du 21 avril 2002, sur le succès du non au Traité constitutionnel du 29 mai 2005.

Peut-être nous étions-nous contentés, dans les années précédant la lame de fond de 1995, de croire que la « République du centre » allait l’emporter ! Peut-être voulions-nous croire alors que le cycle des « guerres civiles à la française » était terminé ! Après le référendum, il faut prendre acte d’un clivage toujours renaissant entre cette vague protestataire et l’action de l’État. Mais, à écouter le Premier ministre, on entend un éloge rassurant de l’État et de son action qui donne lieu à une défense du modèle politique français. Nous voilà donc revenus à une sacralisation de l’État qui peine pourtant à réformer comme jamais.

Entre un réformisme étatique affiché contre vents et marées et une vague contestataire indissociable, nous dit-on, de l’esprit français, on perpétue l’idée d’un modèle politique français toujours susceptible de renaître. Mais surtout, sur le plan historique, on laisse croire que l’équilibre gaullo-communiste de l’après-guerre (l’État modernisateur au gaullisme, le social aux syndicats) peut se maintenir imperturbablement. On est là en pleine illusion puisque l’action politique et l’action sociale sont l’une et l’autre soumises aux mutations profondes de l’économie mondiale et que le modèle politique français ne dispose pas des armes nécessaires pour s’y confronter.

Alors qu’on mime ici la guerre civile intérieure (voir le conflit de la SNCM), que la gauche et la droite durcissent les conflits, que la gauche se divise à l’infini entre modérés et radicaux, nous sommes perdants sur les deux fronts de la dynamique politique et sociale.

Quoi qu’il en soit des perspectives de réforme, une rhétorique protestataire, historiquement liée au néocommunisme à la française, se renforce dans un monde où les véritables acteurs du pouvoir ne sont pas visibles.

Aujourd’hui, au-delà de la réaction qui fut celle du lepénisme, la vague protestataire puise dans un discours de rupture qui favorise un climat de révolte permanent et exacerbe le sentiment partagé d’être à la marge et de ne plus pouvoir agir. Le révoltisme contemporain se distingue ainsi de l’anarchisme, né de la société industrielle, qui s’en prenait directement à un État puissant et moins fragilisé qu’aujourd’hui. Quels sont les ressorts et les fondements de cette culture contestataire contemporaine ? Certes, l’extrême gauche a de beaux jours devant elle, la rhétorique marxiste est désormais scandée par des histrions qui n’ont même pas eu à lire le Capital ni Althusser. Mais il ne faut pas se leurrer. L’autorité du gaullisme a été contestée en Mai 68, ce qui fait un bail, et la culture communiste a été mise à mal par les révolutions antitotalitaires. En dépit des fanfaronnades et des formules de bravoure, le modèle français né en 1945 ne peut être porté ni par l’esprit gaulliste, ni par l’idéologie néocommuniste.

Si la peur partagée de l’avenir conduit à des replis de tous ordres, bizarrement réactifs ou révolutionnaires, elle nourrit essentiellement une culture hybride de la révolte qui prend à partie les politiques. l’État, l’Europe, le Monde… Comment y répondre alors que la mondialisation brouille les pistes historiques, privilégie des acteurs virtuels et s’interdit en conséquence la moindre représentation utopique ? La réponse à cette révolte diffuse, en cela distincte d’une culture protestataire idéologique, ne repose malheureusement pas dans la perpétuation d’un modèle politique français inébranlable.

Le plus surprenant est d’observer que le révoltisme, longtemps l’affaire des extrêmes, affecte aujourd’hui tout un chacun. La société « adulescente », celle où les adultes ressemblent toujours plus à de grands adolescents immatures, n’est pas le seul fait de jeunes gens qui ne savent plus quelle autorité transgresser. L’adolescence est le symbole d’un révoltisme diffus et trompeur. Peut-il déboucher concrètement sur autre chose qu’une rhétorique déclarée de la « rupture », à gauche comme à droite, propre à toutes les instrumentalisations politiques ?

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