> Les jeunes, mais quels jeunes ?

22 mars 2006

Point de vue de Marc-Olivier Padis

LE MONDE | 14.03.06 | 13h53

Lors de son intervention télévisée du dimanche 12 mars pour défendre son projet de contrat première embauche (CPE), le premier ministre, Dominique de Villepin, a adressé trois messages différents au sujet de la jeunesse. La combinaison approximative de ces trois messages, en rendant illisible la notion même de « jeunesse », omniprésente dans la justification du CPE, explique sans doute autant que le fond du projet lui-même la réception négative de ses explications auprès de la population concernée.

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Le premier message vise à rassurer « les parents et leurs enfants » : le gouvernement comprend leur inquiétude et cherche à améliorer l’entrée des jeunes dans la vie active. C’est une posture paternaliste qui vise à rassembler en pointant les angoisses collectives. Ici, le premier ministre s’adresse au jeune comme à un mineur, encore très proche de ses parents, soutenu par un projet familial tant que durent ses études ou ses laborieux premiers pas dans la vie active. Par extension, la nation apparaît comme cette grande famille collectivement soucieuse de l’avenir de ses enfants, où l’employeur n’est désireux que du succès de « son jeune » et où un « accompagnateur référent » survient dans l’entreprise comme un substitut de la figure parentale, un mixte improbable du maître compagnon d’ancienne mémoire, du contremaître des temps industriels et du maître de stage mi-professeur, mi-grand frère. La figure paternaliste gouvernementale doit trouver dans l’entreprise un relais éducatif et protecteur. Protéger et rassurer, tout en rassemblant autour de soi la grande famille de la nation (le premier ministre n’a pas manqué de rappeler son « amour pour la France »), tel est le premier volet du discours sur la jeunesse.

Le second volet développe une image toute différente. Il s’agit du thème de la « crise des banlieues ». Le premier ministre a justifié la rapidité de l’adoption du CPE par le rappel des émeutes de novembre. Ici, la cible de la mesure change : ce sont « les jeunes les plus en difficulté ». Le terme de « précarité » hésite entre plusieurs acceptions lors de l’intervention télévisuelle : pour la journaliste qui interroge Dominique de Villepin, il désigne une fragilisation du statut salarial. Dans la bouche du premier ministre, le terme renvoie à la situation de non-emploi. Le CPE est alors défendu comme un moyen permettant l’entrée dans le travail des jeunes non qualifiés, ceux-là mêmes, suppose-t-on, qui ont brûlé des voitures en novembre. Le discours ne s’adresse plus aux parents qui paient les études de leurs enfants puisque le premier ministre indique que les jeunes diplômés auront probablement accès à un CDI classique. Il ne s’agit plus de rassembler la grande famille de la nation autour de ses chères têtes blondes, mais de rappeler qu’il existe une grave crise d’intégration. Le malaise des banlieues en est un symptôme, mais la cause directe en est un taux de chômage inacceptable. En se situant dans le registre de la crise de notre modèle d’intégration, le premier ministre ne s’adresse plus aux étudiants qui manifestent contre lui, mais aux exclus du parcours scolaire, auxquels il propose des mesures visant à « amplifier l’apprentissage » et à augmenter les droits à la formation. On parle ici à deux jeunesses différentes, aux parcours différenciés, l’un généraliste et de longue durée, l’autre technique, spécialisé, et destiné à conduire à brève échéance à la vie active.

Le CPE, curieusement, doit donc jouer un double rôle, l’un consistant à rassembler parents et enfants dans le refus du pessimisme et à rouvrir des perspectives d’avenir communes pour le pays, l’autre revenant à traiter la fracture sociale en offrant un instrument adapté aux jeunes les plus en difficulté. On ne sait plus si le CPE est un projet universaliste, s’adressant à tous les jeunes, ou une version large des contrats aidés, qui sont par nature particularisants. Famille rassemblée ou crise républicaine ? On s’adresse aux exclus du système scolaire comme à ses gros bataillons, tous censés présenter pour les employeurs le même handicap : être jeunes.

Le troisième volet du discours achève de brouiller le message. Le CPE serait le moyen de combattre la fragmentation des premières expériences professionnelles : stages, CDD, intérim, temps partiel. Le diagnostic porte ici sur le marché du travail. Ce sont les jeunes qui subissent en premier lieu la flexibilité. La stratégie du CPE serait alors de les installer dans la durée tout en levant l’obstacle psychologique que représenterait leur embauche. L’idée est que le jeune ne subira pas de licenciement au cours de sa période d’essai de deux ans parce qu’il saura s’intégrer à l’entreprise. Il est vu comme un acteur de sa propre vie, un majeur capable de faire ses preuves (et non plus un mineur à materner). Mais, pour qu’il fasse ses preuves, il faut lui tailler, sur mesure, un statut salarial différent des autres : en somme, il ne peut prouver qu’il est un salarié comme un autre que s’il ne dispose pas du même statut que les autres.

Le premier ministre a donc composé un portrait en mosaïque de la jeunesse dont l’ajustement a de quoi laisser perplexe. L’analyse hésite entre le registre paternaliste (préparons l’avenir de nos enfants), social-intégrateur (il faut répondre à la crise des banlieues) et pragmatique (laissons-leur la chance de faire leurs preuves). Son idée implicite de la « jeunesse » est singulièrement confuse : elle associe la volonté de libérer l’inventivité des jeunes à celle de materner « nos enfants », à travers un dispositif à la fois particulier et universaliste, et qui vise à faire accéder les jeunes à la condition commune du salariat par un contrat dérogatoire !

Il faut bien, conclut le premier ministre, répondre aux « problèmes des jeunes ». Mais pourquoi recourir à cette formule toute faite ? N’y a-t-il pas plutôt un problème de la formation, un problème du marché du travail, un problème de la promotion sociale ? La jeunesse est considérée comme un handicap, un sujet d’inquiétude, de stigmatisation, de différenciation. Il y a une incertitude fatale dans le discours qu’on veut adresser aux jeunes : parle-t-on aux exclus de l’école, aux lycéens, aux étudiants, aux jeunes actifs, aux diplômés, aux apprentis, aux chômeurs ? On ne peut tous les faire entrer dans la même catégorie qu’à la condition de ne parler qu’en termes très généraux. Depuis vingt ans exactement (manifestations contre la réforme de l’Université en 1986), ce type de discours ne produit rien d’autre qu’incompréhension et rejet. Personne ne peut se reconnaître dans le miroir brisé renvoyant trois images aussi négatives de la jeunesse : infantilisation, handicap social, précarité.

A l’inverse du contrat nouvelle embauche (CNE), qui visait une situation économique objective (celle des très petites entreprises), le CPE donne consistance à une catégorie vague à laquelle personne ne souhaite s’identifier. On se mobilise non par inconscience ou manipulation, mais pour répondre à un discours politique qui laisse entendre, une fois de plus, que les jeunes sont une charge pour la société et non une ressource d’avenir.


Marc-Olivier Padis est rédacteur en chef de la revue Esprit ; il a publié en 2004, avec Thierry Pech, Les Multinationales du cœur (Seuil).

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