> Nouveaux temps, nouvelles politiques

20 avril 2006

Hier soir, quelques militants se sont retrouvés autour de Patrick Larradet, administrateur CFDT du Réseau de transport d’électricité et de François Morin, économiste et ancien membre de la Commission de régulation de l’électricité. Le débat fut de la qualité de ceux que Joël Carreiras sait organiser. Il portait sur le thème « régulation et libéralisation : le mariage impossible ? Le cas de l’énergie et de la finance ». Au-delà des préjugés et des idées simples, le fonds du problème a été entraperçu. En anticipant les réponses politiques, une sensibilisation vivante a été apportée sur quelques faits majeurs de l’évolution que connaît notre économie contemporaine.

Patrick Larradet a mis l’accent sur la libéralisation du marché de l’électricité et sur les différentes transpositions nationales des directives européennes. Jusqu’à présent l’ouverture à la concurrence concerne la fourniture supérieure à 100 gigawatts/an. Le 1er juillet 2007, la libéralisation sera totale et affectera tous les usagers. Il demande qu’un bilan soit réalisé sur la première période de libéralisation puisque la concurrence a aboutit à une augmentation considérable des prix de l’électricité. C’est un aveu d’échec des libéraux qui n’ont pu faire fonctionner le marché. Cependant, l’électricité est un bien particulier. Il est non stockable et non substituable. Sur les marchés, son élasticité est nulle et il n’est distribuable que sur un seul réseau. Quand entre 2002 et 2006 les prix ont doublé, l’explication libérale s’est portée sur les prix du gaz et du pétrole. Cependant, ces matières premières ne représentent que 15% de la production d’électricité. En fait, tout dépend de la tension sur le marché électrique. Dans une situation où la construction de nouvelles centrales coûte plus qu’elle ne rapporte, le marché freine l’investissement au dépend d’une rentabilité spéculative. Nous sommes passé d’un coût de production à un coût d’équilibre et ce coût a nettement accru. EDF réalise aujourd’hui 3 milliards de bénéfices nets.

Le bilan est très dégradé. Suite à une ouverture dogmatique des marchés, des millions de personnes ont du mal à se chauffer dans les pays où les prix aux particuliers ont été libérés comme au Royaume-Uni et le secteur a détruit 300.000 emplois. L’entente entre les opérateurs a fonctionné à plein régime. Sur le marché libre, les grandes entreprises comme Péchiney ont formulé une nouvelle demande. La « réversibilité de l’éligibilité » pour revenir à un marché de prix encadrés. En Europe, 20 Etats-membres pratiquent les prix régulés.

2007 est un rendez-vous crucial puisqu’il coïncide avec l’ouverture totale à la concurrence. Il est également un rendez-vous considérable pour la France et l’Europe dans un monde qui vit à l’heure de la globalisation financière.

François Morin nous interpella sur la montée des périls consécutifs à la montée de la globalisation financière. La libéralisation des taux de change puis des taux d’intérêt engendra des instabilités. Les années 90 connurent l’émergence des marchés de couverture des risques et la libéralisation des flux de capitaux. Les crises asiatiques, internet, argentine témoignent de l’ampleur des dysfonctionnements. Pour 2002, la production mondiale (environ 200 PIB) représentait 32 teradollars (1 teradollar = mille milliards de $). La même année, sur le marché monétaire et financier, le marché des changes était évalué à 385 teradollars et le marché de couverture à 700 teradollars.

Quelle régulation dans cette configuration ?

Les grands investisseurs sont des investisseurs institutionnels qui imposent les nouvelles normes de gouvernementalité entreprenariale. Elles imposent la valeur actionnariale avec un taux de rentabilité financière de 15 % en reportant l’ensemble des risques sur le salariat en mettant en œuvre la flexibilité. Cette première réalité est la plus criante. Le deuxième lien avec la vie réelle concerne le pouvoir de dicter les taux directeurs et les conditions de la croissance. Les ententes de l’oligopole bancaire à prédominance américaine dominent le marché des produits dérivés où s’échangent des taux d’intérêt variable contre des taux d’intérêt fixe. C’est le marché swap, qui représentait, en 2002, 170 teradollars. Il fixe les taux directeurs. Une banque comme la JPMorgan Chase & Co détient 25% du marché swap. Ce sont des acteurs de cette taille qui dirigent l’économie mondiale. Enfin, les commissions prélevées sur les marchés de couverture ponctionnent l’économie réelle. Cette spéculation explique les profits gigantesques des grandes banques.

L’énergie et la finance représentent deux secteurs où les mutations à l’oeuvre transforment notre réalité. Dans les deux cas, le pouvoir politique se dissipe au profit d’acteurs autonomes qui en l’absence de régulation se moquent de l’intérêt général. Au cours du débat des idées ont été avancées. Tout d’abord l’acteur principal de la régulation demeure l’Etat et celui-ci est bien mal en point. Il manque de moyens, souffre d’une gestion hasardeuse et manque de plus en plus à sa parole. C’est pourtant à la puissance publique d’orienter de nouvelles politiques. Sans revenir sur le processus, il s’agit de renforcer les pouvoirs des commissions de régulation, des directions de la concurrence et de l’évaluation et du contrôle des pratiques abusives. Il a été également avancé qu’à côté de la légitimité politique, la société civile devait être encouragée. A travers la présence des usagers, une nouvelle surveillance doit se mettre en place. Enfin, une nouvelle culture de la gouvernementalité entreprenariale doit émerger. Des acteurs internationaux doivent naître et la banque mondiale comme l’OMC et le FMI doivent se transformer pour faire face à cette globalisation.

Dans cette configuration, nous sentons les pays émergents bien armés. A l’image de la Chine, ils arrivent sur la place internationale et s’imposent en profitant des règles en vigueur. Pour l’Europe, la panne est criante et une parole favorable à des normes sociales et environnementales peine à s’établir. Le face-à-face avec les Etats-Unis d’Amérique ne se construit pas. Pourtant, un monde nouveau voit le jour et sans sursaut de notre part d’autres normes triompheront. C’est à cette prise de conscience politique que nous avons consacré notre soirée d’hier.

3 Réponses to “> Nouveaux temps, nouvelles politiques”

  1. P Larradet Says:

    Attention ! quelques erreurs …

    100GWh c’était au début de l’ouverture. Depuis 2004 c’est l’ensemble des professionnels qui sont éligibles (boulangers, etc…)

    300 000 emplois : c’est bien sûr en Europe….

    @+

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  2. J’évoque la conf sans rentrer dans les détails …z avaient qu’à être présents ceux qui voulaient entendre les conférenciers et ce d’autant plus que les intervenants étaient particulièrement intéréssants.

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  3. Yann Says:

    Il est heureux de constater que l’ancéphalogramme du PS n’est pas totalement plat.
    Il y a donc encore quelques camarades socialistes qui réfléchissent sur la situation de la France en Europe et dans le monde et pas seulement sur la situation des présidentiables socialistes dans les sondages.
    Merci Hugues de nous redonner un peu d’espoir.

    Pour aller plus loin dans cette bonne direction, je m’autorise :

    1°) un conseil de lecture :
    http://verel.over-blog.com/article-2324865-6.html#anchorComment

    2°) un commenaire critique sur la campagne de DSK :
    Pauvre DSK…
    En tentant de conquérir l’appareil socialiste sur une ligne de gauche (avec tambour et trompette et en allant même jusqu’à invoquer l’héritage de la Révolution de 1789, si j’ai bien lu les informations précieuses que tu nous as données récemment) DSK s’est lancé dans une aventure qui semble fort compromise et qui se révèle de surcroît fort compromettante.

    Sans rien gagner dans l’appareil militant (il connaît déjà certaines défections en faveur de qui vous savez) il aura en dehors du PS perdu son image de socialiste pragmatique et toute crédibilité auprès de celles et ceux qui espèrent encore un sursaut de la gauche française (qui passera nécessairement par une rénovation idéologique).

    Il ne suffit pas d’avoir créé « A gauche en Europe » pour s’identifier à la nouvelle gauche européenne. La gauche européenne qui gagne des élections durablement, celle dont vous célébrez la victoire avec gourmandise (celle de PRODI notamment) désespère du PS français, de son discours toujours teinté de lutte des classes et semi révolutionnaire, et de son dangereux repli sur la spécificté culturelle française qui se traduit notamment par un vote distinct de ses eurodéputés !

    Encore une fois Michel ROCARD semble le seul à incarner une ligne clairement social-démocrate en phase avec la gauche réformiste européenne (ses derniers flirts avec l’extrême gauche datent de mai 68).

    Plutôt que de s’afficher avec le leader de la LCR, DSK ferait bien de s’en inspirer.

    PS : Pour ton information Hugues, je viens d’adhérer à Initiative Européenne et Sociale car je pense que la rénovation idéologique de la gauche se construira autant sinon plus à l’extérieur du PS qu’à l’intérieur. C’est sans doute un point de désaccord important entre nous mais il ne doit pas dissimuler les convergences nombreuses qui nous unissent toujours aujourd’hui plus fortement encore qu’un passé commun militant.

    Alors, bonne chance à celles et ceux qui comme toi ont choisi de rénover le PS de l’intérieur car le courage seul ne leur suffira pas.

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