> Nos deux duettistes et les valeurs

19 octobre 2006

Lu l’article d’Olivier Mongin dans le n° d’octobre 2006 de la revue Esprit.

À défaut de parler de ce que peut devenir notre pays dans la mondialisation, la précampagne présidentielle stimule les commentateurs qui craignent qu’on ne parle pas assez de politique en France. Mais ceux qui se plaignent que Voici et Gala jouent les rôles que tenaient hier le Nouvel Observateur et L’Express ont tort de s’accrocher à l’idée que les médias font à eux seuls la politique et que  » Nicolas et Ségolène  » sont deux candidats du vide (1). L’un et l’autre sont en effet de vieux routiers et non pas des inventions in vitro issues des laboratoires rédactionnels. Ségolène Royal, en scène depuis 1981, s’est lancée grâce à un mouvement deloriste appelé  » Transcourants  » dont elle pourrait reprendre l’appellation tel quel pour décrire son état-major qui regroupe le NPS jacobin Arnaud de Montebourg, le mitterrandien Jean-Louis Bianco et Gaétan Gorce pour le social. Elle est depuis longtemps une adepte de la stratégie mitterrandienne (version majorité présidentielle de 1986) consistant à faire bouger le Parti socialiste en allant à la pêche aux électeurs au centre et à droite. La démocratie d’opinion ne date pas de cet été, elle remonte même au tournant de 1983, quand Max Gallo, devenu sarkozyste people comme Johnny et Doc Gynéco, se plaignait déjà, mais depuis les perrons de l’Élysée mitterrandien, du silence des intellectuels. Oublions cependant les médias et les parcours erratiques des uns et des autres et demandons-nous pourquoi tout un chacun, si exaspéré soit-il par les candidats les plus en phase avec l’opinion, pressent que l’on est dans une phase de rupture. Mais aussi que ces ruptures ne sont pas déclinées dans un discours politique susceptible d’appréhender l’avenir et de rassurer les électeurs.

Programmes lents, tactiques rapides

Une première observation s’impose après l’été, et plus encore après le  » grand oral  » de Lens. Celle qu’on avait déjà enterrée est toujours là, bien présente et même inscrite dans l’histoire longue de son parti, selon un historien reconnu, mais pas particulièrement un militant socialiste, comme René Rémond qui voit en elle, du fait de son désir de moraliser la politique, une héritière de Jaurès et de Léon Blum (2). Mais s’agit-il encore de tirer une légitimité de l’histoire du socialisme ? Apparemment non, Ségolène Royal incarne avant tout une remontée des questions du bas, des petits, des moyens, bref de la société civile (opposée implicitement à la fois au monde des politiques professionnels et aux élites qui gouvernent), vers le haut. Tous ceux qui s’imaginaient que la critique visant le haut et les élites allait faire renaître l’esprit républicain le plus vertueux et mettre un terme aux excès de la demande de la société civile doivent en convenir : on réinvente la politique depuis le bas et la République doit s’accommoder des exigences démocratiques comme la participation. D’où la thématique d’internet, de la province, de la famille, autant de formes de pression sur des dirigeants (ceux des partis politiques aussi bien que des entreprises ou des lieux de formation) qui ont perdu le contact et oublié le respect de leurs mandants. La politique avec les autres, voilà une politique  » transclassiste  » qui va de pair avec une tactique  » transcourants « . Comme on revient de loin, il faut remonter lentement du bas vers le haut. Dès lors, Lionel Jospin, qui veut incarner la république vertueuse et la gouvernante experte, est pris à revers par la manière de faire de la politique de Ségolène Royal. Et il passe, lui qui a voulu prendre ses distances, pour le plus mitterrandien d’entre tous alors que Ségolène Royal réussit, en bonne mitterrandienne, à réconcilier la première gauche et la deuxième gauche en déclarant vouloir reconstruire la République (Chevènement lui-même s’est dit intéressé) grâce à des courants démocratiques issus de la société civile.

Mais dans les cas de nos duettistes, que l’on s’appuie sur la société civile régionale ou sur l’UMP et ses militants, un programme ne peut être ficelé que lentement et progressivement. Plus encore, leur programme ne donne pas lieu à une cohérence globale et idéologique car il doit laisser la place à des provocations, à des incartades, à des coups tactiques destinés à briser les faux consensus idéologiques et à lever des tabous avec autant de culot que de réalisme (3). La rupture évoquée par Sarkozy n’est pas à envisager globalement comme une stratégie de rupture (sinon avec Chirac) mais comme une série de ruptures tactiques. Mais comment pourrait-on oublier que (les tabous demeurent comme la réforme des régimes spéciaux dont François Fillon, qui a une image sociale évidente dans l’entourage de Sarkozy, a rappelé l’urgence (4) ?

Pourquoi la campagne porte-t-elle sur les valeurs ?

Quoi qu’il en soit des stratégies respectives de Ségolène Royal et de Nicolas Sarkozy, leurs propositions majeures, et telle est la deuxième observation, sont focalisées de plus en plus sur des questions relatives aux valeurs et à leur transmission dans le cadre scolaire, familial… Poussés par Ségolène Royal dont c’est un atout cultivé depuis ses diverses charges ministérielles, les deux précandidats préférés des Français reviennent tambour battant sur l’exercice de l’autorité àtravers la valeur travail ou la carte scolaire. À distance d’un débat de politique économique ou d’une interrogation sur la réforme du droit du travail, la question redoutable des valeurs rapproche les deux postulants de manière inattendue. La droite et la gauche du pareil au même à travers Sarkozy et son adversaire présumée ? En tout cas, leurs convergences sont sur ce plan plus frappantes que leurs divergences.

Mais comment comprendre ce rapprochement qui fragilise incontestablement la division droite/gauche au point que les candidats socialistes – Dominique Strauss-Kahn en paie les pots cassés – n’ont pas d’autre issue que de se radicaliser et de se distinguer de tout ce qui fait écho au libéralisme et au blairisme. Tout d’abord, Jacques Julliard y insiste dans un article éclairant du Nouvel Observateurs (5), les sondages (et la thématique de la démocratie d’opinion) laissent croire que le citoyen prend position en fonction de convictions idéologiques alors que le vote est de plus en plus un vote pragmatique et anticipateur marqué du sceau de l’utile et de l’intérêt. La force de Ségolène Royal vis-à-vis d’un Parti socialiste en mal d’idéologie est de contourner les convictions (d’où la dureté du Mouvement des jeunes socialistes, le MIS, qui veut incarner ce qui reste d’un dogme qui s’effiloche) au profit d’une demande des électeurs qui s’exprime en termes d’utilité, et distingue des tempéraments plus que des programmes.

Mais, de manière plus significative, ce vote utile – et non idéologique – traduit essentiellement une montée de la privatisation de la vie politique. Hannah Arendt nous en a avertis depuis longtemps ! Comment ne pas saisir en effet que la focalisation sur les valeurs, à travers l’école et la famille essentiellement, met en avant des valeurs prépolitiques et non pas des valeurs politiques ? Le risque majeur de la rencontre au sommet de Sarkozy et de Royal est de mettre entre parenthèses les valeurs politiques en concoctant au coup par coup des programmes contradictoires où les questions privées sont centrales.

La privatisation illustre et renforce la segmentation

Mais, et c’est la troisième observation, cela n’est pas un hasard puisque la  » privatisation  » est un élément structurant de la mondialisation en cours, ce phénomène historique que la politique française ne parvient pas à intégrer dans ses discours et dans sa vision de l’histoire. D’où cette contradiction majeure : on répond à la mondialisation par une représentation de la République  » enseignante  » qui nous protège des méfaits de la mondialisation. Mais il n’y aura pas plus de miracle français que de miracle grec en se focalisant sur les valeurs à transmettre, on s’accorde sans s’en rendre compte au mouvement de privatisation de la France dont la menace pesant sur la mixité sociale (dixit à raison Ségolène Royal à propos de la carte scolaire) est l’une des conséquences. Nous flottons allégrement sur le fleuve de l’histoire, on parle des valeurs dans un pays dont la République est le pain bénit mais qui n’en finit pas de se privatiser, de se segmenter. Retour de la politique à travers le prisme des valeurs ? Non, mais entrée à reculons dans une mondialisation ne se déclinant que dans le langage de l’éducation et de la Nation.

Olivier Mongin

(1) Emmanuel Todd, généralement plus inventif, annonce dans Le Parisien (13 septembre 2006) l’échec de Sarkozy au nom de son incapacité à prendre en compte la fracture sociale. C’est mettre en parenthèse le discours d’Agen (dont la plume est Henri Guaino, un républicain pur jus, un ancien de chez Philippe Séguin comme François Fillon) qui est un remake de ceux de Chirac en 1995.

(2) Le Point, n° 1770, 17 août 2006.

(3) Dire qu’ils n’ont pas de programme est faux puisqu’on peut en composer avec tous les morceaux du puzzle. Voir Challenges, n’47, 1420 septembre 2006.

(4) Inaudible à gauche depuis les événements (le 1995, défendu du bout des lèvres depuis les États-Unis par Sarkozy de lui-même, cette annonce a déclenché un tollé à l’UMP alors que des députés de l’UDF la justifiaient et qu’un éditorial du Monde (14 septembre 2006) en rappelait la nécessité et soulignait que le problème résidait une fois de plus dans la méthode et les formes de concertation. Ségolène Royal pourra-t-elle lever les tabous liés aux retraites ? Ce n’est pas un hasard si Jospin a accusé Hollande et le Parti socialiste de l’avoir freiné sur ce point.

(5) Nouvel Observateur, n°2182 du 31 août au 6 septembre 2006. Signe du malaise des commentateurs et du caractère très aléatoire de la  » bulle  » chère à Jean-François Kahn, Alain Duhamel (Libération, 13 septembre 2006), qui n’a jamais pris Ségolène Royal au sérieux, pense que le vote (idéologique) des militants (qui ne sont pas des adhérents) peut lui être fatal. Mais les militants ne sont-ils pas, eux aussi, atteints du mal des idéologies, soit par excès (voir le Mjs), soit par défaut (voir la fête de Frangy et les réactions au  » grand oral  » de Lens).

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