> Les mecs, mettez la en veilleuse !

4 avril 2007

Ségolène remue nos eaux dormantes. Ce qui se joue en ce moment en France est absolument inédit et par là même fait remonter des profondeurs du temps des figures archaïques.

Inconscient français, par Pierrette Fleutiaux, Libération.

Ce qui se joue en ce moment en France est absolument inédit et par là même fait remonter des profondeurs du temps des figures archaïques. Cette campagne électorale est puissamment révélatrice. Je ne parle pas de ses contenus concrets (où se retrouvent sous une forme moderne les affrontements classiques de la droite et de la gauche), je parle du symbolique.

Prenons l’un des multiples sondages. A la question : «Les propositions de la candidate vous paraissent-elles bonnes ?», la réponse était oui à 75 %. Mais à l’autre question : «Pensez-vous que la candidate a une stature présidentielle ?» , la réponse était oui à 45 % seulement. Décalage éclairant. Ça pétoche dans les chaumières ! En France, on veut du papa, du costume-cravate, c’est à cela qu’on est habitué, c’est là qu’est la figure d’autorité, celle que l’habitude a légitimée. Lâcher la main du papa fiche la frousse.

Ségolène Royal est une femme, certes, mais aussi une jolie femme, et féminine. Là, ça coince très fort. Et il est assez extraordinaire de voir les contorsions qu’entraîne cet inconscient français dans la France d’aujourd’hui. Dans ce pays qui, ne l’oublions pas, appliquait autrefois la loi salique, et fut l’un des derniers à accorder le droit de vote aux femmes.

Rappel historique : d’abord, le visage de la candidate est à la une de tous les magazines, elle est belle, on en profite, elle entre dans la catégorie médiatique des «people». Puis, surprise, voici qu’elle s’impose haut la main dans la primaire socialiste. Alors là, attention, on ne rigole plus. Retournement de tendance, retour du refoulé. Soudain elle n’est plus que «du creux, du vent, du rien». Un «buzz» s’enfle ainsi de lui-même, souffle partout dans les médias, plus d’images, pratiquement pas de compte rendu des 6 000 débats participatifs, avalanche de sondages négatifs. Arrive le 11 février. Re-surprise : le meeting est un énorme succès, les propositions sont là comme annoncé. Le buzz du «creux, du vent, du rien» ne tient plus. Aussitôt, autre refrain, les chiffres. Les chiffres, c’est du sérieux. Fondamentalement, une femme ne peut être que futile, dépensière, ignorante des vrais dossiers, incompétente sur l’important.

Clichés habituels. Joli visage qui brigue le pouvoir, c’est excitant. Le même visage en position d’y accéder, stop danger. On sent rôder l’adage attribué à François Ier. «Souvent femme varie, bien fol qui s’y fie», et une foule d’autres proverbes façonnés au long des siècles de domination masculine et enfouis plus ou moins loin dans l’inconscient collectif.

Une jolie femme au pouvoir suprême, ce bon vieux pays n’y est pas préparé. Il y a là une catégorie mentale qui n’a jamais encore été exposée, qui déroute, dérange dans les profondeurs. Même chez de nombreuses femmes, hélas formatées pour penser contre elles-mêmes et contre leur sexe, oublieuses de ce qu’elles doivent au féminisme, et traînant toujours des séquelles de misogynie, comme un vieux rhume chronique. L’oeil était dans la femme et il était masculin, aurait dû dire Hugo. Le trouble, je le perçois aussi chez certains hommes, amis de son camp pourtant et loin d’être sexistes. «Le Président est le chef des armées…» Sous-entendu : qui sait si, le jour où elle a ses lunes, elle n’appuierait pas par inadvertance sur le bouton atomique ? Et dans les mairies et les écoles, imaginez la bizarrerie : le buste de Marianne et le portrait de Ségolène. Deux mamans pour les citoyens, un couple lesbien ! De quoi vous désorienter le cerveau.

L’élection présidentielle se joue en grande partie sur la personne, sur le symbolique, sur des tropismes anciens mal maîtrisés, sur de l’instinctif. Or, dans cette campagne, les pôles symboliques s’inscrivent de façon à la fois très claire et très embrouillée. Deux hommes, une femme, d’accord. Un homme à la posture revendiquée très phallique, virilité agressive, quasiment guerrière, un autre homme plus «cool» en apparence, et une femme naturellement féminine, jupe courte, talons hauts, sourire éclatant, maternité non gommée, compagne non mariée, etc.

Mais il y a plus intéressant encore. Des trois candidats, la personne émotive, qui parle de sa vie privée, qui a des migraines, qui met en scène sa psychologie (tout cela relevant du féminin traditionnel), c’est l’homme agressif. Et la personne qui ne parle pas de ses états d’âme, garde visage calme, ne s’énerve pas (tout cela relevant du masculin traditionnel), c’est la femme. Voyez le pataquès…

L’insistance de la candidate sur la famille, la maternité, la petite enfance, peuvent paraître des thèmes féminins traditionnels, secondaires pour qui voit les choses de haut, affaire de «pièces jaunes» en somme et pas de CAC 40. Mais elle les impose là où s’installent les fondations qui font une société, là où s’enracine la future distribution des rôles, de tous les rôles.

En surface, chez nous, égalité des hommes et des femmes. Approximative, et ça doit s’améliorer, tout le monde en est d’accord, on n’est pas des Cro-Magnon. Mais les structures mentales anciennes n’ont pas disparu. Elles sont d’autant plus méconnues qu’on les croit vaincues, d’autant plus sournoises qu’elles se cachent, et toujours, toujours d’autant plus agissantes qu’on approche des lieux de pouvoir.

En littérature aussi. Mais oui ! Voyez le Goncourt, voyez le Nobel.

Voilà pourquoi, et en dehors même de ses contenus politiques habituels, cette élection prend aux tripes la femme que je suis, et l’écrivaine aussi. Quoi qu’il arrive, sachons gré à la candidate Ségolène Royal d’avoir si bien remué nos eaux dormantes, d’avoir fait remonter les paquets de lianes tapis sous la surface, d’avoir exposé et presque déjà défait l’un des noeuds les plus néfastes aux femmes… et aux hommes aussi, n’en doutons pas.

Une Réponse to “> Les mecs, mettez la en veilleuse !”


  1. […] Mon frère m’avait proposé une version de l’opinion de Pierrette Fleutiaux parue dans Libération, cette fois c’est avec une floppée de signatures (Laure Adler, Séverine Auffret, Evelyne Bloch-Dano, Geneviève Brisac, Sophie Carquain, Sérénade Chafik, Annie Cohen, Marie Darrieussecq, Claire Delannoy, Florence Delaporte, Chloé Delaume, Marie Desplechin, Antoinette Fouque, Anne-Marie Garat, Janine Garrisson, Xavière Gauthier, Brigitte Giraud, Benoîte Groult, Françoise Henry, Stéphanie Hochet, Isabelle Jarry, Nathalie Kuperman, Anne-Marie Lebourg, Jacqueline Merville, Marie Ndiaye, Françoise Nyssen, Véronique Ovaldé, Michelle Perrot, Véronique Piantino, Evelyne Pisier, Anne Simon, Maryse Vaillant, Catherine Vigourt, Carole Zalberg, Laurence Zordan) qu’elle réitère son propos. […]

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