> Cinq raisons de ne pas reconduire Barroso

19 juin 2009

José Manuel Durão Barroso

Dix ans avec José Manuel Durao Barroso à la tête de la Commission, c’est possible et sans doute probable ! Le Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement — qui se réunit aujourd’hui et demain à Bruxelles — va sans doute se mettre d’accord, au moins politiquement, pour reconduire l’ancien Premier ministre portugais pour un nouveau mandat de cinq ans. Si le Parlement européen ratifie ce choix, il égalera alors le record de longévité établi par Jacques Delors (1985-1995), sauf départ anticipé. Pourtant, son bilan est loin d’approcher, même de loin, celui de son illustre prédécesseur qui a non seulement achevé le Marché unique, mais aussi lancé l’euro. Comme le dit ironiquement Jean-Louis Bourlanges, député européen centriste entre 1989 et 2008, « Barroso est un homme qui ne réussit que par ses défauts ».

Existe-t-il une alternative ? En tous les cas pas à gauche puisqu’il est déjà acquis que le poste reviendra à la droite : elle gouverne 21 États membres sur 27 et est arrivée en tête lors des élections européennes du 7 juin dernier (même si elle n’a pas obtenu une majorité absolue au Parlement). Pour ne rien arranger, une partie des socialistes s’est ralliée à Barroso : le Britannique Gordon Brown, qui apprécie son libéralisme économique et son attachement à l’Europe des États, le Portugais José Socrates, qui veut le maintenir loin de Lisbonne, et José Luis Zapatero, « par solidarité ibérique » (cela ne s’invente pas…).

Cela étant, derrière cette unanimité de façade, il existe des fissures. Ainsi, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy refusent de le nommer sans garanties. Réunis jeudi dernier à Paris, la Chancelière allemande et le Président français, ont annoncé qu’ils avaient « demandé à José Manuel Barroso qu’il précise et formalise les intentions qui sont les siennes à la veille de son second mandat : faire que l’Europe protège les Européens, qu’il s’engage sur un travail au service d’une meilleure régulation financière, qu’il porte une volonté politique pour l’Europe », a expliqué Sarkozy. Bref, c’est « M. Barroso et un programme. Plutôt, un programme et M. Barroso ». Celui-ci expliquera donc ce soir aux Vingt-sept ce qu’il entend faire au cours de la prochaine législature.

En outre, Berlin et Paris ne veulent pas le nommer juridiquement dès ce vendredi : ils estiment qu’il faut attendre que les Irlandais ratifient par un nouveau référendum, à l’automne prochain, le traité de Lisbonne afin de nommer la nouvelle Commission en respectant les règles du nouveau texte. Cela obligerait le Conseil européen à consulter préalablement le Parlement sur le nom de Barroso et celui-ci devrait voter l’investiture de l’exécutif à la majorité absolue de ses membres et non plus à la majorité relative des présents… Cette position est notamment soutenue par les socialistes et par les Verts qui espèrent ainsi avoir le temps de créer une coalition anti-Barroso au Parlement.

1/ L’homme de la dérégulation

Si le très libéral Tony Blair, le premier ministre britannique, est allé chercher son homologue portugais, le libéral José Manuel Durao Barroso, pour le propulser à la tête de la Commission européenne, en 2004, ce n’était pas pour qu’il régule le marché unique, bien au contraire. Il n’a pas à regretter son choix : Barroso a parfaitement rempli son mandat. Il s’est fait désigner par le Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement et confirmer par le Parlement européen avec le slogan, « less regulation, better régulation » (moins de réglementation, une meilleure réglementation). Mais il a essentiellement appliqué la première proposition. Rarement une Commission n’a proposé aussi peu de textes, faisant même craindre au Parlement européen le chômage technique. Il a notamment, avec constance, soutenu son commissaire au marché intérieur, le taliban du marché irlandais, Charlie McCreevy, dans son refus de toute réglementation des marchés financiers avec le résultat que l’on voit.

Pis, il n’a pas vu venir la crise bancaire et économique. En septembre 2007, la faillite de la banque britannique Northern Rock aurait dû être un signal d’alarme. Il n’en a rien été. La Commission a fait comme s’il s’agissait d’un incident de parcours. En septembre 2008, après la faillite de Lehman Brothers, même inertie. « Il y a eu un retard à l’allumage de la Commission européenne qui a mal analysé la nature de la crise», dénonce Jean-Pierre Jouyet, l’ancien secrétaire d’État aux affaires européennes (« Une présidence de crise », Albin Michel). La veille de la faillite de la banque belge Fortis, Barroso se « moque » même de Jouyet : « « Jean-Pierre, tu as tort, me dit-il. Il ne faut pas alarmer les gens. Il s’agit avant tout d’une crise américaine ». La Commission aurait tout de même pu contacter les autorités de surveillance des marchés, des banques, des assurances pour avoir un état des lieux ». Et de reprocher à Barroso de ne pas avoir su « faire de la politique ».

Et il n’a pas vraiment changé : il a fallu que le Parlement européen lui torde le bras en septembre 2008 pour qu’il mette en place un groupe de sages sur la surveillance prudentielle. Et il a proposé, en mai dernier, un texte sur les hedge funds, les fonds spéculatifs, qui présente la particularité de ne pas les réglementer… Surtout, s’il avait mis dans la machinerie communautaire les propositions nécessaires depuis 2004, les textes auraient pu être adoptés en quelques semaines par le Conseil des ministres et le Parlement européen. Pour Jean-Louis Bourlanges, qui fût eurodéputé centriste de 1989 à 2008, l’explication est simple : Barroso est un « thatchériste mou ».

2/ L’homme au service des Etats

Lorsque José Manuel Durao Barroso était premier ministre du Portugal, il a tout fait pour freiner les travaux de la Convention chargée de rédiger le projet de constitution européenne, un projet trop fédéral et qui réduisait l’influence de son pays. Son représentant a très souvent joint sa voix à celles des Britanniques ou des Polonais. Autant dire qu’en arrivant à Bruxelles, en juillet 2004, il ne s’est jamais montré un fervent défenseur de ce texte qu’il n’aimait pas. « Barroso a toujours été un défenseur de l’Europe intergouvernementale », juge Jean-Louis Bourlanges. Beaucoup se demande si sa détermination à défendre jusqu’au bout le projet de directive Bolkestein sur les services et son très contesté « principe du pays d’origine » ne visait pas à alimenter la campagne du « non » en France en 2005. À tel point que même le Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement n’a pas réussi à le réduire au silence, comme il le lui a expressément demandé en mars 2005. Dès le lendemain du double non franco-néerlandais, il s’est empressé d’affirmer que la Constitution européenne était morte et enterré et qu’il fallait passer à autre chose, à la grande fureur des gouvernements, notamment de ceux qui voulaient poursuivre le processus de ratification.

Durant le règne de Barroso, la Commission, moteur de l’intégration communautaire, a connu un affaiblissement sans précédent. Considérant qu’il était « au service des États », comme il le répète sans cesse, Barroso a fait de l’exécutif communautaire un simple secrétariat du Conseil des ministres (l’organe où siègent les États membres) et du Conseil européen. Autrement dit, il n’agit que lorsque les gouvernements le lui ordonnent et s’empresse d’enterrer tout texte qui pourrait déplaire. « Alors que la Commission et le Parlement européen ont toujours travaillé main dans la main afin d’imposer davantage d’intégration aux États, désormais elle est très souvent aux côtés du Conseil contre le Parlement », regrette ainsi Daniel Cohn-Bendit, le président du groupe Vert. Bref, l’Union est de moins en moins communautaire et de plus en plus intergouvernementale.

3/ L’homme sans courage politique

Barosso a rapidement compris que les grands États ont un poids particulier au sein de l’Union. Il s’est donc mis à leur service avec le souci d’assurer sa reconduction, seul vrai objectif de son premier mandat. Ce n’est pas un hasard si l’Allemagne, la France, l’Italie, la Grande-Bretagne, l’Espagne, la Pologne lui ont apporté leur soutien. S’ils ont eu à se plaindre de tel ou tel de ses commissaires, ils n’ont jamais eu à regretter que Barroso siège au 13e étage du Berlaymont, celui qu’occupe le président de la Commission. Au Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement, il se tient prudemment en retrait, ne cherchant pas à intervenir dans les discussions. Rien à voir avec un Jacques Delors (président de la Commission entre 1985 et 1995) qui fournissait souvent clef en main le compromis final. En 2005, Barroso ne s’est ainsi pas battu pour défendre la proposition de la Commission d’augmenter le budget communautaire, laissant se déchainer les égoïsmes étatiques. De même, il a refusé d’aller à l’affrontement avec les gouvernements qui refusaient que la Commission vérifie l’application de l’agenda de Lisbonne censé faire de l’Union l’économie « la plus compétitive du monde à l’horizon 2010 ». D’où un échec presque total.

C’est, en outre, la première fois qu’un président de Commission aligne trois référendums négatifs pendant son mandat : le double non franco-néerlandais de 2005 au traité constitutionnel européen et le non irlandais de 2008 au traité de Lisbonne. Certes, sa responsabilité est indirecte, puisque ce sont les gouvernements nationaux qui mènent campagne (il s’est d’ailleurs bien gardé d’intervenir dans les débats, même lorsqu’ils dérapaient), mais c’est aussi l’Europe qu’incarne Barroso, celle du laissez-faire, qui a été rejetée. Jacques Delors avait ainsi analysé le « non » danois au traité de Maastricht de juin 1992 et il en avait tiré les conséquences en refusant tout nouveau renouvellement de son mandat. Barroso estime, lui, que la défiance des citoyens ne le concerne pas puisqu’il n’a de compte à rendre qu’aux chefs d’État et de gouvernement.

4/ L’homme des Anglo-saxons

José Manuel Durao Barroso est l’organisateur du « sommet des Açores » de 2003, réunissant les États-Unis, l’Espagne et la Grande-Bretagne et au cours duquel fut annoncé le début de la guerre en Irak. Il a ensuite joué un rôle trouble dans le transfert des prisonniers vers Guantanamo, laissant les avions de la CIA atterrir et survoler le Portugal. Barroso n’a jamais regretté son soutien indéfectible à Georges W. Bush. Si l’on ajoute à cela ses convictions dérégulatrices, il est le symbole d’un monde révolu, celui où les idées des libéraux et conservateurs anglo-saxons dominaient. Comme le dit Jean-Louis Bourlanges, « c’est l’homme de la périphérie européenne, l’homme de la Grande-Bretagne, l’homme de la « nouvelle Europe » ». Mais, désormais, l’axe franco-allemand est remis en selle par la crise et l’Europe va à nouveau s’ordonner autour du couple Berlin-Paris et de sa conviction renouvelée que l’économie sociale de marché doit être consolidée et non affaiblie. « Est-il franco-allemand compatible ? », s’interroge Bourlanges pour qui la réponse négative ne fait aucun doute.

5/ L’homme sans vision

Barroso a été incapable de proposer la moindre idée nouvelle pour relancer l’Union. Rarement un président de Commission a été aussi politiquement effacé. C’est cet espace laissé libre que Nicolas Sarkozy a efficacement occupé lorsqu’il a exercé la présidence de l’Union au second semestre 2008. Ainsi, en juillet 2006, la seule proposition que Barroso ait réussi à sortir de son chapeau au lendemain du rejet de la Constitution européenne est celle de « l’Europe des résultats » destinée, selon lui, « à faire passer l’Europe de la réflexion à l’action ». Or, l’Union qu’est-ce d’autre sinon des résultats concrets, de la politique agricole commune à l’euro en passant par le marché unique ? On mesure l’audace du projet… L’idée du traité de Lisbonne revient à l’équipe entourant le candidat Nicolas Sarkozy, lors de la campagne présidentielle de 2007, et non à Barroso. Jamais il n’a été un « passeur d’idées » comme l’a été Jacques Delors. Son bilan est d’ailleurs incroyablement vide. Seul le paquet énergie/climat le sauve : mais il a été exigé par le Conseil européen et a été adopté grâce à Nicolas Sarkozy en décembre 2008. Lui l’a mis en musique.

Article de Jean Quatremer paru dans Libération aujourd’hui.

Photos: Thierry Monasse

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