> France politique ou culturelle?

3 novembre 2009

Mona Ozouf

Quand je réfléchis à la manière dont les Français ont senti, pensé, exprimé leur appartenance collective, deux définitions antithétiques me viennent à l’esprit. Elles bornent le champ de toutes les définitions possibles de l’identité nationale. L’une, lapidaire et souveraine, «la France est la revanche de l’abstrait sur le concret», nous vient de Julien Benda. L’autre, précautionneuse et révérente, «la France est un vieux pays différencié», est signée d’Albert Thibaudet.

Rien de plus éloigné que ces deux conceptions de l’idée nationale. La France de Benda est un produit de la raison, non de l’histoire. Une nation politique et civique, faite de l’adhésion volontaire des hommes, surgie du contrat, bien moins héritée que construite. Une nation dont la simplicité puissante, obtenue par l’éradication des différences, unit toutes les communautés sous les plis du drapeau. La France est alors la diversité vaincue.

De l’autre côté, celui de Thibaudet, la France, ni civique ni politique, est faite de l’identité ethnique et culturelle des «pays», au sens ancien du terme, qui la composent; fruit des sédimentations d’une très longue histoire; concrète et non abstraite; profuse et non pas simple; faite de l’épaisseur vivante de ses terroirs, de ses paysages, de ses villages, de ses langues, des mille façons de vivre et de mourir qui se sont inscrites dans la figure de l’Hexagone. La France, cette fois, c’est la diversité assumée.

Les deux définitions ont longtemps figuré les aiguilles d’une même horloge, étroitement solidaires donc. Elles ne coexistent pourtant pas sur un pied d’égalité. Dans les représentations que les Français se font de leur pays, la France une et indivisible de Benda l’a emporté sur l’autre. Au point que la simple mention d’une France divisible passe pour un mauvais propos, que Braudel stigmatise comme «dangereux». Décrire la diversité française a longtemps été le moyen convenu d’équilibrer le vigoureux effort d’abstraction unitaire poursuivi au cours de l’histoire nationale. L’évoquer aujourd’hui paraît gros d’une menace de fragmentation ou même d’éclatement. Voilà pourquoi la France de Thibaudet se présente avec humilité devant la France de Benda. À la glorieuse légitimité du droit elle ne peut opposer que de modestes données de fait; elle se sent plus ou moins en situation défensive; elle sait que la nation politique, sûre d’elle-même et dominatrice, n’a jamais été amicale pour la nation culturelle; et que celle-ci, pour l’essentiel, a perdu la bataille des symboles.

Cette nation culturelle, où cohabitent de fortes personnalités régionales, n’a cependant cessé de faire valoir ses droits à l’existence, de faire entendre sa voix marginale et d’exhiber son étrangeté. Emmanuel Berl, en rappelant que l’Alsace n’est pas devenue allemande, que l’occitan, le basque et le breton ont «résisté à des siècles de persécutions violentes ou larvées», fait remarquer que les sociétés modernes sont enclines à éradiquer les différences, tant elles y sont poussées par la logique de l’égalité; mais une logique égarée, qui confond l’égalité avec la ressemblance, voire avec la similitude. Il conclut que la différence est trop profondément instillée dans la nature des hommes pour qu’on puisse prétendre l’en extirper; à la France unitaire les vieux «pays» s’obstinent à rappeler qu’elle a sans doute vaincu, mais sans les réduire.

Après des siècles de nivellement monarchique et de simplification républicaine, la cause en effet n’est toujours pas entendue, et les rapports du centre et de la périphérie n’ont pas laissé d’être problématiques. La diversité française s’est refusée à l’indifférenciation. De cette résistance des particularités, la Bretagne est très tôt devenue l’exemple canonique; le vieux duché de Bretagne du XVe siècle, qui était alors pourvu de toutes les herbes de la Saint-Jean nécessaires à la constitution d’une nation, la langue, le territoire et peut-être même le «pacte de tous les jours», ne s’est toujours pas mué, cinq siècles plus tard, en une division ordinaire de l’espace français. À cette banalisation la personnalité bretonne a opposé son obstination légendaire. Elle témoigne, plus que toute autre province, de la vie rebelle de l’esprit des lieux. Elle est l’emblème de la mauvaise grâce que la France de Thibaudet montre à la France de Benda.

Rien n’était plus familier à mon enfance que l’évocation de la résistance à ce qu’on nommait chez moi le jacobinisme de l’État français. Bretonne, cette enfance l’était superlativement; moins encore par mon lieu de naissance que par la personnalité de mon père, militant de la langue bretonne, et par le legs d’émotions et d’idées qu’il m’avait laissé, rendu plus impérieux par sa mort précoce. Un héritage qui devait être bientôt concurrencé par les leçons, non moins impérieuses, que dispensait l’école française. Si bien que la tension entre l’universel et le particulier, si caractéristique de notre vie nationale, j’ai dû la vivre et l’intérioriser, non sans trouble ni perplexités, encore aggravées par un troisième enseignement, celui de l’église.

Mes souvenirs me préservent ici du cliché selon lequel mes jeunes années en auraient été bercées. Rien n’était moins endormant, moins tranquillisant que les croyances déposées dans ma corbeille de baptême par trois fées qui ne s’aimaient guère, l’école, l’église et la maison.

Mona Ozouf
Nouvel Obs

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :