> Wir sind das Volk, wir sind ein Volk !

9 novembre 2009

89-09

Ils étaient le peuple contre une démocratie dite « populaire » et ils étaient un peuple uni derrière la liberté. Cela faisait déjà longtemps que l’on savait que le communisme ne travaillait plus à l’émancipation de la classe ouvrière (Berlin 1953, Budapest 1956, Prague 1968, Gdansk 1980). Mais je me souviens des visages des Allemands de l’Est qui se libéraient de l’obscurité communiste, qui se réjouissaient des fruits et légumes disponibles sur les étals berlinois et qui s’enthousiasmaient du goût de la liberté. J’aurais souhaité mon pays plus franchement enthousiaste et la gauche sociale-démocrate plus accueillante. J’ai assisté aux réticences de mon propre camp, à l’absence d’influence d’un SPD dirigé par Oskar Lafontaine, aux visites de notre président dans l’État-fantôme de Hans Modrow en décembre 1989…

Ces rendez-vous manqués n’ont pas entamé le capital de sympathie que je conserve pour les témoins de cette période. Peu de temps après je participe aux échanges initiés par l’Office franco-allemand pour la Jeunesse, découvre Dresde, Chemnitz, Leipzig, les dernières casernes d’une Armée rouge qui ne fait plus peur à personne, les militants du SPD, des Jusos, des Falken, syndicalistes du DGB… Je multiplie les rencontres pour comprendre et évaluer la façon de maîtriser le processus d’unification.

Seulement, l’histoire n’est pas simple et comme le rappelle l’excellent Hugues Serraf : « le monde émergeant de l’amas berlinois de briques et de parpaings n’est pas des plus rassurants, avec ses crises financières, ses terroristes, ses bouleversements technologiques et scientifiques mal-maîtrisés… Mais à ceux qui hésitent encore à se réjouir franchement, vingt ans après sa démolition, rappelons que le Mur était là pour empêcher les gens du dedans de sortir plutôt que le contraire.« 

4 Réponses to “> Wir sind das Volk, wir sind ein Volk !”

  1. Filip Says:

    « L’Europe est ivre de sa mémoire, soûle de ses hontes.
    Incapable d’accueillir les trames nouvelles du monde, peinant à accepter la multiplicité des récits dans son histoire, elle cherche à universaliser son ivresse. Elle voudrait que le monde entier boive ses hontes, et les bouteilles qu’elle ouvre, qu’elle sable, sont des monuments aux morts, des pierres dressées à ses morts. Elle boit à la mémoire de ses victimes, triant entre celles qu’elle s’autorise à oublier et celles dont elle veut infiniment se souvenir. Mais tandis qu’elle boit, elle ne parvient pas à saisir qu’il y a dans son ivresse quelque chose sui revient de son incurable fierté : son ivresse, c’est l’exaltation de son accablement. (…)

    Le XXe siècle ne peut infiniment gouverner l’état émotionnel, philosophique et politique de l’Europe. Il ne saurait être à lui seul une pédagogie, une morale et une leçon d’éducation civique. Et cependant, faute d’une refondation poétique suffisante, nous ne parvenons pas à le quitter. Le passé de nos drames, par une puissante inertie des corps, des récits de la mémoire, des monuments, se perpétue et nous voilà, vivants, à l’orée du XXIe siècle, parmi tant de fantômes. (…)

    La pédagogie du XXe siècle, obnubilée par la non-reproduction des crimes, nous interdit d’expérimenter des avenirs possibles. Non seulement, donc, elle ne parvient pas à contenir ce qu’elle voudrait contenir, la xénophobie, le nationalisme, l’antisémitisme, mais encore condamne-t-elle à la suspicion l’idée du sens, du projet humain, de l’utopie désirable. Elle coupe ainsi tout désir de transformation et bloque, neutralise un des fondements les plus puissants de l’être : cet au-delà du monde dans le monde, levier spirituel sans lequel la vie devient intolérable, le présent inadmissible, la répétition insupportable.(…)

    En novembre 1989, nous avons perdu notre « autre ».
    Cette perte constitue le grand impensé des vingt années qui nous séparent désormais de la Chute. Chacun, à notre tour, de part et d’autre du Mur, nous avons été privés d’un autre qui, malgré les illusions, les mensonges, les propagandes et les censures qui lui servaient de robes, de masques et de visages, portait la charge du désir, de la peur ou de la haine ; en tout les cas, quelque chose à quoi se confronter, s’opposer ou rêver.(…) Lorsque le Mur tomba, on suivit la joie antitotalitaire, on célébra la fin de l’oppression, mais on passa sous silence les conséquences d’une disparition de la figure de l’autre. On oublia de parler de la perte, de l’hébétude des visages à qui il manquait soudain une terre de l’espérance, le mur contre lequel peindre ou se taper la tête. De part et d’autre, on ne pensa jamais à tous les livres, mêmes caricaturaux, illusoires, que l’on ne lirait plus. On ne se demanda jamais si l’être, en perdant de vue l’horizon d’une liberté possible, atteignable, la terre promise de la réconciliation, pourrait persévérer dans sa quête.(…)

    Il y a, à l’égard des chimères politiques et des utopies, un socle intellectuel qui s’est hissé au cours des trente dernières années au premier rang des valeurs partagées, communes de l’Europe. Rangée sous la bannière de l’antitotalitarisme, cherchant à contenir le présent et l’avenir au nom des crimes passés, cette école du savoir, de la vérité nous a appris à combattre ou, tout au moins, à soupçonner l’idée même d’utopie parce qu’elle porterait en germe les crimes de masse et les rouages d’une déshumanisation. En associant morale et Histoire, en établissant le rituel liturgique européen du Devoir de Mémoire, cette pédagogie a contribué à fixer l’ordre émotionnel de l’Europe depuis la Chute du Mur ; ce que nous nous représentons à la manière d’un tribunal permanent de la conscience où nous nous accusons a priori de désirer, d’imaginer quelques chose, un lieu, une terre, une transformation.(…)

    La tristesse européenne, c’est notre mémoire. Mais il n’est pas question de célébrer l’oubli, plutôt de révéler à ceux qui dirigent l’esprit et le corps de nos sociétés européennes qu’il est né, avec la Chute du Mur et la fixation progressive de l’ordre mémoriel et l’antitotalitarisme, une forme nouvelle de gouvernement. (…) La légitimité que notre régime européen puise dans la leçon du XXe siècle, essentiellement dans la prévention des crimes des totalitarismes, s’est progressivement hissée au premier rang des raisons pour lesquelles nous devons valider (du registre du devoir, de l’obligation morale et politique, du commandement) la construction d’un commun. (…)

    Faut-il craindre l’oubli ? Faut-il avoir peur que le XXe siècle et ses démons nous lâchent ? Faut-il redouter l’imagination, la création et le recouvrement du vide par d’autres expériences, d’autres écritures ? (…)

    Nous peinons à quitter émotionnellement le XXE siècle.
    Mais quelque chose nous y aide, d’ores et déjà : l’oubli que nous ne voulons pas admettre. (…) Il est remarquable, à ce titre, de lire ce qui survient dans l’œuvre d’Imre Kertész, lui dont la vie a traversé les deux totalitarismes, lorsqu’il accepte de reconnaître le travail de l’oubli. Dans L’Holocauste comme culture, Kertèsz raconte son retour à Weimar, seize ans après la libération des camps de concentration. Tandis qu’il cherche les lieux qu’il avait parcourus dans l’uniforme à rayures des déportés, il passe à la troisième personne, comme si l’être-chose qu’il fut et l’adulte qu’il est devenu ne pouvaient être une seule personne. (…)

    Si je décortique notre tristesse et tente d’en comprendre les causes, c’est que je cherche désespérément à m’en libérer. Je voudrais échapper à nos fantômes, à nos spectres, à ce qui nous empêche de transformer le monde. Je voudrais retrouver les voies de l’énergie, du désir de l’être : pouvoir penser par-delà le Mal du XXe siècle (par-delà l’horizon apocalyptique qu’il a gravé dans la pierre), dans ce temps charnière où nous nous sentons encore hantés, habités par les fantômes. C’est pour donner une image de ce désir que j’écris ce qui suit : nous souhaitons que les fantômes se mettent à danser, que le vide, l’absence et la destruction ne soient plus les causes de notre empêchement, mais, au contraire, que les morts soient les esprits qui fondent le génie de l’avenir.
    Cette autorisation, nous en faisons l’expérience dans le travail du deuil, lorsque nous sentons, après une plus ou moins longue période, que l’absence, petit à petit, s’est changée en présence ; lorsque celui que nous pleurons, celui qui nous a quittés, trouve enfin à se nicher quelque part en nous, devenant ainsi le souvenir avec lequel nous nous prenons à converser, parfois, lorsque le vide qui nous entour est trop assourdissant. (…)

    Voici ma question : comment pouvons-nous penser un passage de la « hantise » conflictuelle, paralysante, conservatrice du XXe siècle au « vertige » du XXIe siècle (triple vertige qui est celui de l’identité fragmentée, des origines et des lignées artificielles ou bâtardes et de la perception dans la sédimentation des fictions du monde) sans verser dans la nostalgie ? Et encore, comment les morts du génocide perpétré contre les juifs d’Europe, non ancêtres, les morts des nationalismes, nos ancêtres, les morts des régimes communistes, nos ancêtres, les morts des colonialismes, nos ancêtres, les morts de l’esclavagisme, nos ancêtres, pourraient répondre à notre appel afin de libérer une place, devant nous, juste devant, pour que nous puissions imaginer un monde, une u-topie ? »

    Camille DE TOLEDO, Le hêtre et le bouleau, essai sur la tristesse européenne.

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  2. Hugues Says:

    J’ai failli l’acheter après avoir entendu Vincent Peillon en parler…

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  3. Filip Says:

    Je l’ai acheté après avoir entendu Vincent Peillon en parler !!!

    Tu le mets sur ta liste au père Noël ?

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  4. Hugues Says:

    À voir si je ne le récupère pas chez toi un de ces jours !

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