> Résistance et conscience bretonne

30 décembre 2009

Préface de Mona Ozouf (1) au livre de Jean-Jacques Monnier « Résistance et conscience bretonne, 1940-1945, l’hermine contre la croix gammée », éd. Yoran Embanner, Fouesnant, 416 p, 20 €.

D’entrée de jeu, le livre de Jean-Jacques Monnier réclame de son lecteur un double et acrobatique effort : oublier, se souvenir. Oublier, car il faut chasser de son esprit les associations d’idées quasi-mécaniques qui ont lié le mouvement breton, pour son long malheur, au collaborationnisme. Se souvenir, car il lui faut retrouver l’atmosphère politique de l’entre-deux-guerres, fertile en factions, en fractions, en renégats, en convertis. L’époque a vu les intellectuels, et bien sûr pas seulement en Bretagne, aller et venir de pacifisme et patriotisme, d’anarchisme en bolchévisme, de socialisme, et fascisme, entrer et sortir des partis politiques, changer de saints patrons, troquer Maurras pour Lénine, renier les amis de la veille, s’apprêter à embrasser ceux du lendemain, hier encore ennemis ; se rallier, se déprendre, se raviser parois, se tourmenter toujours, parcourir toutes les variétés ressassantes des retours sur soi : regrets, remords, repentirs, ressentiments, réécritures en tous genres. Force est alors, si le lecteur veut bien, comme Jean-Jacques Monnier l’y invite, de garder à l’esprit ce paysage chaotique d’idées, d’images et de croyances, abandonner la posture arrogante de celui qui, juché sur les certitudes de l’heure, ne nourrit aucun doute sur l’attitude qu’il aurait eue lui-même : il est facile quand la messe est dite, de voir agir comme on sait désormais qu’on aurait dû.

Il n’entre pas dans le propos de Jean-Jacques Monnier de s’attarder aux pages noires de la collaboration en Bretagne, sur lesquelles se détache l’histoire qu’il a choisi de conter, celle de la Résistance bretonne. Il n’a garde pourtant de nier, mais il entend moins les juger que les comprendre dans un esprit d’équité. Il montre quel piège a tendu aux militants du mouvement breton : tout à coup on leur offrait (un « on » qui cachait l’armée d’occupation mais qu’il pouvait être tentant de laisser dans la brume complaisante de l’indéfini) des émissions en breton à Roazhon Breizh, Radio-Rennes, rêve qu’ils avaient si souvent caressé sans oser trop y croire.On sait gré à Jean-Jacques Monnier de mesurer ce que cette aubaine avait d’exaltant, et de passablement égarant, pour des jeunes gens convaincus de longue date du mépris, pour ne pas dire davantage, que la France républicaine avait montré à la culture bretonne ; doublement amers du reste, depuis les massacres de la première guerre mondiale, auxquels les Bretons avaient payé un tribut si lourd, si peu reconnu, si mal récompensé. Pour ces jeunes militants radicalisés jouait aussi à plein, et Jean-Jacques Monnier a raison de la souligner, la magie de l’exemple irlandais ; leurs bibliothèques, et je peux en témoigner, étaient pleines des poètes et des dramaturges de la verte Eirin, ils se rêvaient tel Synge aux îles d’Aran, en sauveurs du patrimoine, ou mieux encore, tels Michael Collins et Patrick Pearse, en héros de l’indépendance. Leur fascination pour la légende et l’épopée irlandaises les incitait à assimiler la répression culturelle et l’extermination physique, à voir la France et l’Angleterre comme des puissances également répressives et colonisatrices et, l’opportunisme volant au secours du romantisme, à saisir l’occasion qui leur était offerte d’un destin de révoltés héroïques.

Il y avait pourtant à la même époque une autre Bretagne, que la vive conscience de son identité ne rendait pas aveugle aux réalités du nazisme. Jean-Jacques Monnier s’est donc mis à la recherche de cette Bretagne moins visible, restée largement et injustement ignorée. L’entreprise était loin d’être aisée. Il fallait conjurer l’indigence des traces écrites, débusquer des mémoires inédits, solliciter des témoignages depuis longtemps enfouis, vaincre l’ankylose des souvenirs, parfois aussi la répugnance à évoquer un passé de division pour les Bretons. Il fallait retrouver dans le mouvement breton les traces de l’antifascisme des années trente, évaluer l’accueil fait au message gaulliste, faire entendre les voix bretonnes de la France Libre, comme celles du jeune marin qui, le 24 juin 1940, traduit et lit en breton le discours du 18. Il fallait collecter patiemment les actes de résistance de nature différente et déployer l’éventail, depuis le soutien silencieux jusqu’à l’engagement armé. Il fallait retracer l’histoire des maquis, des sabotages et des parachutages, reconstituer les réseaux dispersés. Il fallait surtout, et là résidait la vraie difficulté du projet, apprécier dans l’engagement résistant la part prise par la conscience bretonne et la part des autres appartenances, familiales, politiques, religieuses. Délicate balance, que les protagonistes eux-mêmes ont du mal à équilibrer. « Les acteurs ne savent pas toujours où ils marchent », dit l’un des informateurs de Jean-Jacques Monnier, survivant du groupe Liberté.

C’est un livre éclaté en une multitude de destins individuels, et il ne peut en être autrement. Quand Jean-Jacques Monnier se risque à esquisser un bilan, c’est pour constater qu’en matière de résistance, la Bretagne n’a pas été fondamentalement différente des autres régions françaises. Ici comme ailleurs, la vie matérielle était difficile, l’occupation étrangère péniblement supportée, la confiance dans le régime de Vichy vacillante et assez vite écornée, les partis collaborationnistes singulièrement chétifs. Ici comme ailleurs, les réfractaires au STO ont joué un rôle décisif dans un prise de conscience hésitante et tardive. Jean-Jacques Monnier a su résister à la tentation de dresser, contre le stéréotype d’une Bretagne toute collaborationniste, celui d’une Bretagne toute résistante. Son livre tord le coup à la chimère d’une exception bretonne.

Mais son grand mérite est ailleurs, dans les surprises dont il foisonne : il fait découvrir des groupes oubliés : les scouts nationalistes du Bagadoù Stourm passant au combat contre l’occupant. Des itinéraires pittoresques le jeune homme qui s’est embarqué pour l’Angleterre sur un vieux cotre, a débarqué à Ouistréham dans les bérets verts du commando Kieffer, et qu’on retrouve industriel, éditeur, cinéaste, créateur de musée, figure paradoxale d’aventurier libertaire et conservateur. Des engagements inattendus : qui pouvait imaginer que le général de la Bollardière, dénonciateur de la torture en Algérie, apporterait son soutien aux militants bretons et déclarerait ne voir entre les problèmes de l’Algérie et ceux de Bretagne qu’une différence de degré ? Des évolutions improbables : j’ai ainsi retrouvé, grâce à Jean-Jacques Monnier, chez un homme que j’ai vu piqué sur une carte de l’URSS les petits drapeaux triomphants de l’avance allemande, un ancien fondateur du Secours Rouge, partisan des combattants espagnols contre les « valets de Franco ». Des trajectoires croisées : car on pouvait aller de la Résistance à un engagement breton ultérieur, et même les groupes militaires des nationalistes ont pu fournir à la Résistance des recrues occasionnelles, ou de l’engagement breton à la Résistance. Des coexistences contradictoires : un maquisard pouvait lire assidûment L’Heure bretonne, le journal du PNB et participer à des sabotages ; un résistant pouvait continuer à fournir des articles culturels à la presse nationaliste. C’étaient des temps déraisonnables, féconds en parcours erratiques.

On sort donc du livre de Jean-Jacques Monnier vacciné contre toute tentation déterministe, convaincu de l’immense part joué par le hasard dans ls existences humaines. Quel est le grain de sable qui fait dériver les vies hors de leurs chemins prévisibles ? Quelle parole portée par le vent des occasions, quelle rencontre, quel amour, quelle rancune ? À parcourir, avec Jean-Jacques Monnier, le nuancier infini des attachements et des ruptures, on peut estimer que la cohérence y perd, mais la vérité et l’équité y gagnent infiniment.

(1) Historienne, directrice de recherche au CNRS. Mona Ozouf est aussi la fille de Yann Sohier, le fondateur du mouvement Ar Falz, où, dès 1931, la défense de la laïcité rejoint celle de la langue et de la culture bretonnes. Cette historienne est aujourd’hui l’une des figures de l’intelligence en France. Son oeuvre tout entière est un encouragement à la rigueur et à la dignité de la pensée (note de l’éditeur).

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