> « Repensons la notion d’appartenance »

25 janvier 2010

Propos recueillis par Jean-Michel Djian, pour le revue les Idées en mouvement de la Ligue de l’enseignement.

Les Idées en mouvement : Vous dites que « l’école est le lieu d’une bienheureuse abstraction : on est hors d’atteinte de ce qui, à l’extérieur, est menaçant et douloureux ». Pensez-vous qu’une telle conception soit toujours valable ?

Mona Ozouf : L’école de mon enfance était en effet le lieu de l’abstraction : abstraction des particularités familiales, sociales, régionales. On n’y parlait jamais de ce qui caractérisait les êtres, et seul le mérite était habilité à introduire de l’inégalité entre les élèves.

À l’époque elle me paraissait « bienheureuse », parce que ce monde ordonné et fixe, où il suffisait de connaître les codes pour se mouvoir avec aisance, était profondément rassurant. Du reste, les instituteurs eux-mêmes considéraient le lieu scolaire comme un espace protégé de la vie ordinaire (c’est cette conviction qui fit durablement obstacle à la grève chez les enseignants, préoccupés de ne pas renvoyer les enfants à la rue) et de la brutalité des sanctions dans le monde réel. Le philosophe Alain y discernait le vrai mérite de l’école : « Au tableau noir, disait-il, les fausses additions ne ruinent personne. »

Cette clôture de l’école a vécu. Le monde extérieur, naguère tenu à la porte, a pénétré agressivement l’espace scolaire et le concurrence victorieusement. Il suffit de songer que le savoir, ou ce qu’ils tiennent pour tel, arrive aux élèves par d’autres canaux que l’école et sous le couvert d’autres autorités que celle de l’instituteur, autrefois seul avec le curé à en détenir les clés dans une France toute rurale.

Dans quelles conditions l’école d’aujourd’hui peut-elle encore répondre aux exigences d’une République qui fait de la liberté, l’égalité et la fraternité sa devise nationale ?

Accéder à la liberté en se dégageant des appartenances, c’est en effet ce qu’exige peu ou prou tout enseignement. Apprendre, c’est toujours se déprendre et se décentrer, et cet apprentissage critique conserve toute sa valeur éducative.

Mais l’école d’hier poussait à l’extrême cette conviction : elle se préoccupait peu de savoir d’où venaient les enfants qu’elle accueillait, refusait de les définir par leur arrière-plan familial, social ou ethnique, et les dépossédait en toute bonne conscience. Aujourd’hui, la présence massive dans les classes des enfants d’immigrés oblige à plus de nuances. D’une part, il est irréaliste de croire qu’il est possible d’enseigner sans prendre appui sur les attachements individuels et les appartenances collectives. D’autre part, il nous faut repenser la notion d’appartenance, aujourd’hui trop étroitement assimilée à un emprisonnement. En réalité, l’appartenance est à la fois l’envers et le socle de la liberté. L’envers, parce qu’elle peut en effet signifier la claustration dans une situation particulière. Le socle, parce que c’est seulement au sein de cette situation particulière que l’individu peut acquérir la capacité de penser et d’agir par lui-même.

C’est pourquoi on peut défendre le principe d’un enseignement pour tous, qui prépare à la citoyenneté politique et sociale, mais qui le complète par l’enseignement d’une histoire et d’une tradition particulières : on articulerait ainsi la culture commune et la fidélité singulière. On peut tenir bon sur l’idée régulatrice de l’universel en faisant sa place à une histoire communautaire, échelon intermédiaire entre l’individu et la volonté universaliste de l’État.

Pourquoi la France a-t-elle « peur de la pluralité » ? Quelles sont les racines de ce mal alors que la patrie des Droits de l’homme prône partout la diversité culturelle et le dialogue des cultures ?

La méfiance envers la pluralité est une vieille affaire en France. Montesquieu, dans L’Esprit des lois, remarque déjà que le plus difficile pour les Français – et c’est pourtant à ses yeux le plus important – consiste à démêler les situations où il faut légiférer pour tous et celles qui exigent un traitement particulier. La pente des Français est de privilégier la loi uniforme pour tous. Probablement parce que la France est une vieille terre de divisions et de conflits, entre Francs et Gaulois, Armagnacs et Bourguignons, Girondins et Montagnards, Versaillais et Communards, elle a eu, davantage qu’un autre pays, le besoin d’affirmer, jusqu’à l’obsession, son unité et son indivisibilité. Dans cette quête de l’unanimité, la Révolution a joué son rôle. Car les hommes de la Révolution, en décapitant leur roi, ont renoncé au plus puissant et au plus charnel des symboles de l’unité nationale. Il leur a donc fallu, pour équilibrer et compenser cette perte, forger une République dotée d’une unité et d’une indivisibilité aussi formidables.

Quand vous dites que cette patrie des Droits de l’homme prône partout la diversité culturelle, vous avez raison. Mais justement : elle se contente souvent de la « prôner ». Voyez Sarkozy : le candidat à la présidentielle consacre un discours exalté aux diversités culturelles et linguistiques, mais dans le même discours, abandonnant tout à coup sa rhétorique, il annonce qu’il ne signera pas la charte européenne des langues minoritaires, sans même paraître apercevoir la contradiction.

Quand vous faites remarquer que bientôt « il faudra présenter sa carte identitaire au lieu de la carte d’identité », ne pensez-vous pas que, dans les faits, c’est déjà le cas ? Sommes-nous, vu sous cet angle, dans une sorte de régression républicaine ? Dans l’affirmative, pourquoi ?

Attention ! Ce n’est pas moi qui dis qu’il faudra bientôt présenter sa carte identitaire en lieu et place de sa carte d’identité. Je mets ce propos dans la bouche de ceux qui pourfendent un communautarisme criminel et annoncent à grands cris une régression républicaine.

Je ne reprends nullement ce propos à mon compte, et ce pour plusieurs raisons. D’abord je ne crois pas que la France soit menacée d’éclatement ou de balkanisation. Ensuite, le sentiment d’appartenance n’est pas nécessairement, comme on veut nous le faire croire, un choix agressivement antirépublicain. C’est souvent le simple sentiment de défense de ceux qui ne se sentent pas acceptés, que leurs conditions de vie renvoient au ghetto et qui sont souvent rudement ramenés au sentiment identitaire par le regard d’autrui : on demande au travailleur immigré de se faire invisible, de se comporter en individu déconnecté de son appartenance, mais dans la pratique sociale, en lui refusant travail ou logement, on l’y renvoie sans aménité.
S’il y a aujourd’hui régression républicaine, elle me paraît due à deux facteurs essentiels. Ce qui naguère avait vertu intégratrice, c’était le travail, et quand il n’y a plus de travail pour tous, l’impératif de « travailler plus » devient une imposture. Par ailleurs, autre élément puissant d’intégration, il y avait la conviction largement partagée que la vie des enfants serait moins rude et plus heureuse que celle des parents. Ce qui peut aujourd’hui assurer l’intégration républicaine, ce n’est pas de chanter la Marseillaise une fois l’an, mais de retrouver ces deux talismans disparus.

Pensez-vous que le projet républicain peut encore se nourrir des tensions qui l’ont historiquement caractérisé (comme la langue, la laïcité, les appartenances régionales) ? Si oui dans quelles conditions et avec qui ?

Il n’est pas facile de répondre à cette question, qui mêle des éléments très différents, les uns particuliers, les autres universels. Le « projet républicain » ignorait les tensions plus qu’il ne s’en nourrissait. Pour m’en tenir à la laïcité, l’école républicaine ignorait superbement et ignore toujours l’histoire des religions et laisse les élèves tout à fait démunis devant des pans entiers de la littérature et de l’art. Trop souvent aussi la laïcité est interprétée en termes de pure neutralité. Jaurès disait déjà que le respect des croyances enfantines ne devait pas aboutir à une laïcité frileuse qui s’interdirait de poser la moindre question dans la peur de blesser une conscience. L’esprit de la laïcité, pour lui, est de tout poser en termes de problèmes. Il s’agit du même coup non seulement d’ouvrir à la confrontation des opinions un espace neutre et se retirer du débat en s’en lavant les mains, mais de favoriser sur tout sujet la confrontation et la problématisation.

Pour « grandir et se rénover », le projet républicain a surtout besoin de se redéfinir lui-même. Trop souvent ses partisans le définissent de manière purement défensive, en l’opposant au fédéralisme européen, au libéralisme, au communautarisme. Trop souvent ils jugent que la République et la patrie sont menacées dès qu’on accepte que les appartenances soient rendues visibles, revendiquées et honorées. Les Américains, qui pratiquent cette reconnaissance, sont-ils moins patriotes que nous ?

Retrouvez les Idées en mouvement sur www.iem-laligue.org/

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