> La touchante sincérité de Daniel Cordier

16 juillet 2010

La lecture du journal de Daniel Cordier m’a bouleversé. Ce jeune homme de 19 ans choisit dès juin 1940 de s’engager totalement contre l’occupation, de débarquer à Londres alors qu’il souhaitait combattre en Afrique du Nord. Il se forme dans les troupes de la France libre, choisit les Chasseurs puis le BCRA et la clandestinité pour rejoindre au plus tôt la France et devenir le bras droit de Jean Moulin. Une question l’obsède, comment délivrer le territoire et comment être le plus efficace et le plus utile pour atteindre cet objectif. Une crise le taraude, celle qui le fait évoluer du monarchisme à la République et de l’extrême-droite à la gauche. Tout cela est dit avec des mots simples et une franchise désarçonnante.

Daniel Cordier nous rédige un journal de bord où, date par date, il note les moments les plus importants de sa vie qui s’écoule de la défaite de juin 1940 à la nouvelle de l’arrestation de son chef. Cette méthode dévoile un peu la personnalité de l’auteur. Après avoir écrit une biographie de Jean Moulin, celui-ci ne voulait pas passer sous silence sa propre vérité. Il est entier, s’avoue « méridional » ce qui signifie dans sa bouche volontiers emporté, recherche en permanence la chaleur humaine de ses camarades de la France libre, s’habitue à la rude vie solitaire de la clandestinité, se méfie de la désorganisation chronique des résistants. Il admire et vénère deux idoles que sont Jean Moulin, son patron direct qu’il apprend à connaître et devinant son passé sans y arriver tout à fait et Charles de Gaulle, son chef qui tient un discours clair et précis qui devient vite son nouveau bréviaire.

Très loin de l’hagiographie officielle, nous rencontrons les chefs des mouvements Libération, Combat et Franc-Tireur, leur méthode de communication, leur caractère… Daniel Cordier passe beaucoup de temps au restaurant ou dans les cafés. C’est des échanges avec tous les personnages qui peuplent la France libre de Londres, Delville Camp, Camberley, Old Dean et Inchmery et la Résistance des villes de Lyon puis Paris que nous voyons le bourgeois maurrassien et antisémite se remettre en cause. Un des instants poignants du livre est lorsqu’il découvre Paris et l’obligation faite aux Juifs de porter l’étoile jaune. Attentif au sentiment des populations en Angleterre, où la dignité du peuple le surprend, comme en France, où la passivité le gêne, son témoignage n’en est que plus singulier :

En approchant du café, je vois venir à moi, serrés l’un contre l’autre, un vieillard accompagné d’un jeune enfant. Leur pardessus est orné de l’étoile jaune. Je n’en ai jamais vu : elle n’existe pas en zone sud. Ce que j’ai pu lire en Angleterre ou en France sur son origine et son exploitation par les nazis ne m’a rien appris de la flétissure que je ressens à cet instant : le choc de cette vision me plonge dans une honte insupportable.

Ainsi les attaques contre les Juifs, auxquelles je participais avant la guerre, sont-elles l’origine de ce spectacle dégradant d’être humains marqués comme du bétail, désignés au mépris de la foule. Subitement, mon fanatisme aveugle m’accable : c’est donc ça l’antisémitisme !

Entre mes harangues d’adolescent exalté – « fusiller Blum dans le dos » – et la réalité d’un meurtre, il n’y avait dans mon esprit aucun lien. Je comprends à cet instant que ces formules peuvent tuer. Quelle folie m’aveuglait donc pour que, depuis deux ans, la lecture de ces informations n’ait éveillé en moins le plus petit soupçon ni, dois-je l’avouer, le moindre intérêt sur le crime dont j’étais complice ?

Une idée folle me traverse l’esprit : embrasser ce vieillard qui approche et lui demander pardon. Le poids de mon passé m’écrase ; que faire pour effacer l’abjection dont j’ai brusquement conscience d’avoir été le complice ?

(…) Assurément, la Résistance n’est pas le lieu propice à la culture des remords.

(page 735).

Plus drôle est pour moi le moment où Daniel Cordier rencontre des Bretons. Il ne pouvait en être autrement puisque selon les propres mots du général « parmi les braves et jeunes Français, marins, soldats qui combattent toujours pour la France, un sur trois est breton. » En réalité, ils sont plus de 40% des engagés dans les premiers temps. Mais dans cet échange dans les barracks des volontaires de la « Légion de Gaulle », il y a pour Daniel Cordier deux découvertes : il est pris pour un Juif et découvre la susceptibilité bretonne :

Au cours de la conversation, je lui demande s’il connaît Bécassine au pays basque. Cette bande dessinée poétique était le mythe de mon enfance. Sur le lit, en face de moi, Léon, un jeune paysan breton affairé à lustrer ses chaussures en chantonnant, se redresse au nom de Bécassine et m’approche vivement : « Qu’est-ce qu’elle t’a fait Bécassine ? Elle t’emmerde ! » Je proteste, mais il réplique avec violence : « Tu as tort de croire que les Bretons sont des cons. Ils sont plus intelligents que toi.

– Je n’ai jamais dit ni pensé que les Bretons ne sont pas intelligents.

– Tu parles de Bécassine, c’est la même chose. Tu méprises les Bretons. C’est une insulte, une invention de Juifs comme toi pour ridiculiser les Bretons. Les Bretons vous emmerdent, et ils vous le prouveront.

– Mais je ne suis pas juif.

– Peut-être, mais tu es parisien, c’est la même chose. On vous aura. »

À côté de moi, Berntsen, qui n’a dit mot durant l’altercation, s’amuse visiblement. Avec son flegme habituel, il intervient « Écoute, il faut avoir pitié de Cordier, il est le seul Parisien ici, alors que nous sommes tous bretons. Ce n’est pas sa faute s’il est juif. »

Incrédule sur ce que j’entends, je regarde Berntsen dont les yeux brillent de malice. Sans se démonter, il allume la radio : le carillon de Big Ben annonce les informations de la BBC, qui mettent un terme à ce dialogue absurde.

En faisant chorus contre moi, la chambrée m’a fait découvrir une blessure incompréhensible mais profonde dans l’honneur des Bretons. Jamais plus durant la guerre je n’évoquerais ma chère Bécassine.

(page 143).

Plus sérieusement, il y a de nombreuses anecdotes qui passent en revue ses utopies monarchistes, sa culture catholique, ses origines privilégiées, ses amitiés fraternelles nées du combat, la vénération de ses chefs. Daniel Cordier ne manque ni d’humour ni de vérité. Ces histoires illustrent au contraire son souci permanent de prise de recul et de grande sincérité. C’est pourquoi son livre est agréable et l’on regrette le moment de la lecture car on le trouve trop court.

Je pense qu’il est plus difficile de changer que de camper sur ses positions. Toute mutation, lorsqu’elle est honnête, exige une démarche intellectuelle approfondie. Daniel Cordier, a évolué politiquement dans l’action de la Résistance. En tant que secrétaire de Jean Moulin, il a aussi été initié à l’art moderne qui le désarçonnait et parfois l’offusquait. Le soir de la première réunion du Conseil national de la résistance (CNR), Jean Moulin lui offre un livre de Christian Zervos intitulé L’histoire de l’art moderne, après l’avoir emmené contempler Vassily Kandinsky dans une galerie parisienne du Quai des Orfèvres. Aujourd’hui, les dons réalisés par Daniel Cordier de nombreuses œuvres au Centre Pompidou et aux Abattoirs à Toulouse montrent que, dans sa brillante carrière de marchand et collectionneur d’art, il a également exercé son talent avec sincérité.

Daniel Cordier, Alias Caracalla, Gallimard, mai 2009,
931 pages, 32€.

6 Réponses to “> La touchante sincérité de Daniel Cordier”

  1. Régis Godec Says:

    Vous avez décidément de bonnes lectures Mr. Bernard… Après Vassilli Grossmann…
    J’espère trouver le temps moi aussi cet été de lire le livre de Daniel Cordier. Pour l’instant, je termine la biographie d’Edgar Morin, que je recommande également.

    http://www.ombres-blanches.fr/recherche/detailrec/livre/detail/9782020860123/recherche/txt/morin-indiscipline/recsimple.html

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  2. hugues Says:

    Pour l’été, je continue sur les références de Daniel Cordier : Drôle de jeu de Roger Vailland et La République des catacombes du même Cordier. La Résistance m’impressionne. C’est une source inépuisable pour tremper un caractère.

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  3. Philippe Says:

    Dans La revue des deux mondes de juin, il y a un DVD avec un long entretien avec Daniel Cordier et un dossier sur Juin 40.

    J’ai commencé les mémoires de guerre de De Gaulle et j’avoue que je n’avais pas mesuré jusqu’à présent l’ampleur de l’effondrement, au sens propre, de la France des années 39 / 40.

    C’est assez vertigineux, et l’engagement de celles et ceux qui ont eu la clairvoyance et le courage de s’engager dans la France Libre et la Résistance n’en apparaît que plus remarquable.

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  4. jean Says:

    quel est exactement le lien de parenté de ce monsieur avec Antoine Agasse?

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  5. Hugues Says:

    En juin 1940, Winston Churchill reconnaît seul le général de Gaulle car il est seul. Pas un diplomate, pas un haut-fonctionnaire, personne n’est à Londres alors que les Anglais attendaient plusieurs personnalités de la IIIe République pour simplement continuer la guerre. Marc Bloch trouvera les mots pour qualifier les insuffisances des élites qui sombrèrent durant cette période dans son livre L’étrange défaite :

    http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Étrange_Défaite

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  6. Philippe Says:

    Sous la plaque « Place du Général de Gaulle » qui nome la place juste en face de chez moi, il y a ce « sous-titre », « Libérateur de la France ». Je ne suis pas certain que ce soit la caractéristique la plus appropriée.

    L’impression que me laisse la description de l’année 1940 me fait plutôt penser qu’il s’est trouvé un laps de temps pendant lequel le Général de Gaulle avait de fait recueilli entre ses seuls mains « La France ».

    Plutôt que « libérateur », « sauveur » me semble peut-être plus approprié et plus extraordinaire encore.

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