> « Tous de Sarajevo » par Mireille Robin

9 novembre 2007

Baščaršija

Peu de temps près mon retour des deuxièmes Rencontres littéraires de Sarajevo, un ami de Belgrade m’écrivit : « Nous sommes tous de Sarajevo, seulement beaucoup d’entre nous l’ignore. »

Cette phrase sibylline m’interpella autant qu’elle m’intrigua. Certes, cet ami écrivain ayant délibérément pris le parti de se placer toujours du côté des victimes pouvait vouloir dire tout simplement que Sarajevo étant devenue son long siège le symbole de la souffrance, elle était désormais, par là même, la patrie de tous ceux qui souffrent ou compatissent. Cependant, je sentais qu’il ne faisait pas uniquement référence au passé récent.

Plutôt que lui demander des éclaircissements, j’ai préféré réfléchir à ce que sa phrase pouvait signifier pour moi. Etais-je de Sarajevo sans le savoir, et comment ?

Je dois avouer tout d’abord que j’ai eu mauvaise conscience par rapport à cette ville. Ayant vécu sept ans en Yougoslavie à l’époque bénie où l’on n’aurait pu envisager que le pays s’autodéchirerait ainsi, y étant retournée ensuite au moins une ou deux fois l’an jusqu’au début de la guerre, je n’avais jamais pris le temps d’aller à Sarajevo. Et pourtant, ce n’était pas l’envie qui manquait, car partout je n’avais entendu que louanges à son sujet. Sarajevo était, de l’avis de tous, un endroit où l’on savait pratiquer l’art de vivre, où l’on se sentait bien, un lieu quasi paradisiaque. Quoi qu’il en soit, d’année en année, le projet de la visiter enfin avait été sans cesse ajourné.

C’est donc la Sarajevo meurtrie par la guerre que j’ai découverte. Et encore, pas directement. Par les livres que j’ai été amenée à traduire. Le déménagement de Dzevad Karahasan, le Livre des adieux d’Izet Sarajlic, le Sarajevo mode d’emploi d’Ozren Kebo, et de nombreux autres encore. Si bien que lorsque j’ai enfin mis les pieds en avril 1995, quelques mois après la paix de Dayton, je n’ignorais presque plus rien de sa topographie. Il suffisait depuis les bords de la Miljacka, de replacer dans le bon ordre les quartiers qui montent à l’assaut des collines.

Seulement, la Sarajevo que je découvrais était une ville blessée, brisée étalant partout ses plaies. Elle n’avait plus grand-chose à voir avec celle que j’avais désiré connaître. Ce n’était plus un endroit où l’on se sentait bien : on y avait mal.

En fait, si sans cesse j’avais renoncé à m’y rendre, n’était-ce pas un peu de la même façon que je repousse d’année en année le séjour que je projette de faire à Ouessant ? Il est des lieux, des îles (et Sarajevo en est une, Abdulah Sidran le lui fait dire : Je suis une île au cœur du monde) que l’on investit de rêve et où l’on préfère ne pas poser le pied, de peur que la réalité ne soit pas à la hauteur du rêve. N’était-ce pas déjà à une ville rêvée que le poète Nerkesi (1) adressait, au XVIIe siècle, son Ode à la belle ville de Sarajevo :

Mon âme est envahie de tristesse à la pensée de quitter Sarajevo — ô c’est une blessure vive de quitter mes amis de Sarajevo.
On croit pouvoir y vivre longtemps — en mille lieux de Sarajevo coulent, source de vie, des fontaines.
Les jours d’hiver, pourtant, le froid étreint Sarajevo : les graves vieillards et les jeunes gens se réunissent dans l’intimité des maisons parlantes.
Mais quand viennent le printemps et le temps de la floraison, les roseraies de Sarajevo sont un paradis.
La rumeur des adorateurs du vin s’élève au ciel, le monde entier retentit des cris des joyeux buveurs de Sarajevo.
Le verre à la main, ils se retirent en compagnie de leurs favoris dans l’ombre des jardins de Sarajevo.
À l’écart, versent des larmes et pleurent et soupirent les amoureux de Sarajevo.
J’ignore à quoi ressemblent les houris, beautés du paradis — il faudrait les voir — mais ici-bas passent pour les plus belles les femmes de Sarajevo.
Nous laisserons aux dévots le paradis et les houris – aux amoureux ne suffisent-elles pas, les filles de Sarajevo ?
Comment mon cœur, par Dieu, pourrait-il leur résister quand au passage me mitraillent les yeux noirs de Sarajevo ?
Comme la lune, les belles font jubiler l’âme de l’homme attristé ; elles vous poussent parfois au bord des larmes, les amantes de Sarajevo.
Je suis le narcisse dans la prairie du monde et le rossignol nostalgique des belles mélodies de Sarajevo.
Tantôt tu sanglotes, tantôt tu souris comme la rose, ô triste Nerkesi — ainsi vont les choses à Sarajevo .
(2)

Oui, mais il arrive que ce rêve, d’aucuns le cassent, parce que sa beauté les dérange. Et alors on n’a plus rien…

C’est peut-être de ce rêve-là que nous sommes tous, bien que beaucoup d’entre nous l’ignorent.

Ce rêve, il m’ semblé par moments, durant ces dernières Rencontres littéraires de Sarajevo, et surtout lors des soirées en « petits comités » passé avec Thierry, Björn, Yvon, Senadin, Rajko et tant d’autres, ou bien encore chez Abdulah Sidran à Gorazde, le sentir revivre un peu. Et si ce n’était qu’un rêve d’humanité ? Si Sarajevo, en raison des cultures et des religions qui s’y sont côtoyées et interpénétrées depuis toujours, était l’endroit idéal pour se sentir tout simplement humain ?

Les futures Rencontres contribueront certainement à revivifier ce rêve ancien. J’aimerais qu’à l’avenir on vienne à Sarajevo non plus comme on va sa recueillir sur une tombe, mais pour le reconstruire.

Source : Carnet de Sarajevo 1, Éditions Gallimard, 2002.

Mireille Robin est traductrice de ce que l’on nommait jadis le serbo-croate, et maintenant le serbe, le croate et le bosniaque (sans doute bientôt également le monténégrin). Elle a traduit en français une soixantaine de romans, essais, recueils de nouvelles et de poésie, pièces de théâtre et films.

(1) Muhamed Nerkesi es-Saraji est né à Sarajevo en 1592. Il écrivait en turc et en persan.

(2) Traduction Mireille Robin, adaptée par jacques Bertin.

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